2002/03/31 - Le Matin

PAYSANS - Les agriculteurs veulent pouvoir planter du chanvre sans se soucier de rien. Mais la future loi pourrait faire des déçus.

Les agriculteurs trépignent d’impatience. Depuis décembre, ils rêvent d’une Suisse changée en eldorado d’herbe verte. L’acceptation nette, par le Conseil des Etats il y a deux mois, d’une dépénalisation de la consommation du cannabis dès 2004, attire bien des convoitises. Nos paysans veulent pouvoir cultiver librement du chanvre "récréatif". En clair : de la bonne herbe qui monte à la tête. La pression de la base est même si forte que le premier agriculteur de Suisse, Hansjörg Walter, président de la puissante Union suisse des paysans, a depuis peu pris fait et cause pour la culture de la marijuana. La surprise est de taille, car notre homme, en bon conseiller national UDC et major à l’armée, se dit "moralement opposé" à la fumette. Mais l’herbe n’a pas que des vertus psychotropes...

Dix fois plus de rendement
Pour les agriculteurs, l’affaire est d’abord lucrative. Aujourd’hui, une plantation de cannabis rapporterait chaque année entre 200 000 et 400 000 francs par hectare, soit dix fois plus que le rendement d’un champ de tabac alors même que sa culture est moins coûteuse. "C’est comme de la mauvaise herbe, raconte un spécialiste, pas besoin d’engrais ni de pesticides. Cela demande à peine plus de soins que de maïs ou du blé, qui eux, ne rapportent que 4000 à 7000 francs par hectare". Christophe Darbellay, le vice-directeur de l’Office fédéral de l’agriculture tempère : "Une fois la nouvelle loi mise en oeuvre, les prix vont probablement chuter au même niveaux que ceux du tabac". La culture du chanvre resterait toutefois intéressante puisque la Confédération estime que de 200 hectares plantés clandestinement aujourd’hui, les surfaces de chanvre récréatif (plus de 0,3% de THC) passeront à 300 hectares.

On ne peut pas demander aux fumeurs de planter sur leur balcon !"
Mais, avant que certains paysans ne touchent le pactole, la bataille s’annonce rude. Car jusqu’ici le très sérieux groupe de travail Cannabis, composé de quinze spécialistes de l’administration fédérale, ne s’est pas encore penché sur les modalités de production. Il faut dire que, du point de vue légale, la culture du chanvre à forte teneur en THC devrait rester prohibée : la Suisse a signé des accords internationaux auxquels elle ne saurait se soustraire.
"C’est complètement hypocrite, s’insurge Hansjörg Walter, on ne peut pas demander à tous ces fumeurs de planter sur leur balcon ! Il est évident que seuls les agriculteurs pourront approvisionner le marché". Le Thurgovien exige maintenant que la Confédération dise clairement quelles graines les paysans pourront planter et qu’elle mette en place un système de contrôle. "Les agriculteurs n’ont pas les moyens d’installer un laboratoire chez eux pour garantir le taux de THC moyen".
Ce contrôle devrait être pris en charge par la Régie fédérale des alcools ("Le Matin dimanche" du 16 décembre 2001) : ce n’est pas un hasard si Lucien Erard, son directeur, est membre du groupe Cannabis. Mais restent quelques petits tracasseries juridiques à régler ; car la Confédération, toujours en vertu de ces accords internationaux, n’a pas le droit de taxer la vente de stupéfiants. "Je leur fais confiance pour trouver un moyen d’encaisser de l’argent", s’énerve Marcel Sandoz, conseiller national radical et prédécesseur de Walter à la tête de l’Union suisse des paysans. Catégoriquement opposé à la dépénalisation, le Vaudois, ici, est plutôt sur la ligne officielle de l’UDC. Cet été ou cet automne, lorsque le conseil national se penchera sur la question, c’est certain, il votera non. "Mais si la consommation de la marijuana est dépénalisée, la seule solution est que les agriculteurs en cultivent". Comme aurait pu dire Fernand Reynaud, le cannabis, ça va payer.

Trois grammes maximum
Pour les amateurs de marijuana, cela sent déjà la désillusion. Son commerce ne se fera qu’à de strictes conditions : dans les magasins de chanvre, il faudra montrer sa carte d’identité, la vente n’étant admise qu’aux personnes résidant en Suisse âgées d’au moins 18 ans. L’administration fédérale planche même sur une carte à puce pour tracer les fumeurs et vérifier qu’ils n’achètent pas l’herbe en grandes quantités pour la vende ailleurs. Celles-ci sont d’ailleurs revues à la baisse puisque le projet de l’ordonnance vient de réduire de 10 à 3 grammes la valeur maximale d’un achat.

Chanvre-Info : Pour en acheter trois grammes dans les magasins les gens vont plutôt aller en marché noir où la quantité est illimitée.