2002/10/16 - La Liberté
ENQUÊTE : La récolte de chanvre touche à sa fin. Une partie des plantes distillées sert de couverture à ce qui sera revendu sous forme de cannabis. Le chanvrier moratois André Fürst en a assez de jouer à cache-cache avec la police. Révélations.
Des effluves douces-amères sont perceptibles de loin. Aux abords de la ferme de Chanvre-info à Morat, plusieurs hommes s’activent dans les champs et autour de la machine à distiller mobile. Dans une ambiance bon enfant, un peu comme s’ils cherchaient de l’or tout en sachant qu’ils n’en trouveraient pas, ou qu’ils en ont déjà suffisamment. Des visiteurs polonais prennent des photos. Une fois coupées, les branches de la plante sont élaguées : ne passent dans les cuves que les fleurs, les feuilles et les petites tiges. Chauffé à 110 degrés, le chanvre "transpire" de l’huile essentielle. Pour un mètre cube de liquide, il faut environ 760 kilogrammes de matière végétale.
L’HUILE EST UN ALIBI
"En ce moment, on travaille 24 heures sur 24", assure Stefan Gerber, qui sillonne la Suisse entière pour le compte d’une distillerie soleuroise. Si cette activité semble rentable pour la poignée de distillateurs que compte le pays, elle l’est beaucoup moins pour les chanvriers. "L’huile a l’avantage de pouvoir se conserver durant une trentaine d’années, et tant la vente que la production sont parfaitement légales. Mais soyons honnêtes : il y en a beaucoup trop", admet André Fürst, patron de Chanvre-info. "Nous, on a réussi à créer un marché. Parce qu’on était parmi les premiers à se lancer dans ce créneau et que nous sommes parvenus à fidéliser une clientèle. En règle générale, les chanvriers qui fabriquent de l’huile sont ceux qui se sont fait pincer (une fois récupérée la récolte séquestrée par la police, ils la distillent)... ou qui ne veulent pas l’être. En somme, c’est un pur alibi."
Les activités de Chanvre-info demandent de très grands moyens : le patron a acquis une énorme infrastructure de recherche et de fabrication de fibres textiles, de matériaux de construction ou d’aliments. Durant Expo.02, il a monté une exposition qui a impliqué un investissement de plusieurs centaines de milliers de francs. Mais si l’entreprise affiche un chiffre d’affaires annuel dépassant les deux millions de francs, ce n’est pas grâce à la vente de produits cosmétiques, d’habits ou de limonade parfumée. Ce qui rapporte, ce sont les "produits thérapeutiques" comme les appellent ses employés. En clair, la sorte qui, après avoir été séchée, se fume.
"SUBVENTIONS ? UNE HYPOCRISIE"
Car sur la côte de Prehl, à Morat, ce n’est pas du chanvre agricole qui pousse. "Il faut arrêter cette monumentale hypocrisie : à quoi ça rime de toucher 1500 fr. de paiements directs par hectare pour la culture d’un produit qui, objectivement, ne sert à rien ?"
L’OFAG tolère et subventionne le chanvre contenant au maximum 0,3% de THC (substance psychotrope). Celui de Chanvre-info affiche un taux compris entre 3 et 6%. Transformé, il permettrait de produire des matériaux de construction très efficaces, du cellutec (matière bien plus solide que le plastique, qui présente l’avantage d’être biodégradable), des fibres textiles et même de l’eau de vie. "Il faut un taux de THC assez conséquent pour que le chanvre se prête à la transformation. Et il y a un marché potentiel énorme."
C’est également l’avis des deux visiteurs polonais qui se promènent depuis deux bonnes heures autour de la ferme. La soixantaine soignée, ils photographient tout ce qu’ils peuvent avant d’expliquer : "On vient chercher des conseils. Le taux de THC autorisé chez nous n’est que de 0,2% : c’est suffisant pour faire du papier", explique le Dr Ryszard Kaniewski, de l’Institut national des fibres à Poznan.
AU CHAT ET à LA SOURIS
La police a séquestré une bonne partie de la récolte de l’entreprise moratoise voilà un peu plus d’un mois (La Liberté du 3 septembre). C’est ce qui a conduit André Fürst à « nettoyer » le site internet de l’entreprise de tout produit douteux. Il continue néanmoins d’en sécher dans la cour intérieure de sa ferme.
"A Morat, on est à la croisée de trois cantons ; et nous sommes aussi implantés à Berne et en Valais, où on nous fiche la paix. Mais je trouve ridicule de ne pas avoir le droit de faire le même travail à Fribourg." Et André Fürst de poursuivre avec un sourire malicieux : "La police ne me lâche pas les baskets depuis 1998. C’est simple : si elle débarque une nouvelle fois, je distillerai ce chanvre. Si je suis épargné, j’en ferai des produits thérapeutiques... enfin, vous savez quoi. Il ne faut pas se voiler la face : il y a des dizaines de milliers de personnes qui fument en Suisse." Optimiste, André Fürst espère une légalisation d’ici deux à quatre ans. Sur le plan financier, certains de ses confrères regretteront sans doute amèrement une drogue douce prohibée.