"Cannabis : l’avis des médecins" par la Gazette de Montpellier
Publié le 26 mai 2016 - 16:18
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Cannabis : l’avis des médecins
Hélène Donnadieu-Rigole, addictologue au CHU de Montpellier. © Guillaume Bonnefont
Tous deux considèrent que le cannabis est un vrai problème de santé publique. Mais pour mieux l’enrayer, l’un est favorable à la légalisation contrôlée, l’autre non.
Pour : "La majorité des fumeurs n’ont pas de problèmes"
Dr Jean-Marc Jacquet, addictologue aux CHU de Nîmes et Montpellier.
"Le cannabis est un vrai problème de santé publique", assume d’emblée l’addictologue, membre de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa). Et en Languedoc-Roussillon plus qu’ailleurs. Selon l’OFDT (1), en 2014, 13 % des jeunes de 17 ans en Languedoc-Roussillon avaient fumé plus de dix fois dans le mois. Un chiffre bien au-dessus de la moyenne nationale de 9,2 %.
"Mais l’interdire n’est pas une solution." Le médecin défend la position de l’Anpaa sur le sujet : il est pour une dépénalisation de l’usage privé du cannabis sous certaines conditions. "Il n’est pas question de mettre le cannabis en vente libre dans les épiceries", assure-t-il. "Mais plutôt de proposer une alternative au tout répressif qui ne porte pas ses fruits, comme le montre une étude récente de l’ONU. La France est d’ailleurs le pays où on consomme le plus de cannabis en Europe."
Pas nocif pour tous. Jean-Marc Jacquet ne nie pas les dangers de la prise de cannabis. "Mais, comme pour le vin, il existe aussi des consommateurs réguliers pour qui l’usage de cannabis ne pose aucun problème, ils ont une consommation sans risques, travaillent et ont une vie tout à fait normale", affirme le médecin. "Du point de vue médical, il est moins nocif de libéraliser le cannabis que d’autoriser la publicité sur le vin", ajoute-t-il.
Contrôler la qualité. Avec l’Anpaa, il défend une libéralisation contrôlée du cannabis : "Une consommation réservée aux majeurs qui éviterait une économie souterraine et mafieuse." Un tel encadrement permettrait, selon lui, de vérifier la qualité du produit : "Le cannabis n’est plus aujourd’hui la même substance que celle qui circulait dans les années 70. Il est beaucoup plus addictogène car beaucoup plus concentré en THC (la substance active du cannabis, NDLR). De plus, la résine est souvent coupée avec du pneu, voire avec de l’héroïne, et l’herbe est aspergée d’huile pour la rendre plus lourde. Si on dépénalise, on peut assurer un contrôle qualité, mettre en place des normes de production et limiter la concentration en THC et en OGM."
L’interdiction empêche la prévention. "C’est certain, les jeunes ne sont pas assez conscients des risques, mais aujourd’hui, puisque c’est interdit, on les laisse expérimenter sans prévention et sans soins. Si, en France, on assumait de voir la réalité en face, on pourrait mieux les informer", assure Jean-Marc Jacquet. "Si un dixième de l’argent dédié à la répression allait dans la prévention, on éviterait beaucoup de dégâts."
Coline Arbouet
Photo Christian Philip
(1) Observatoire français des drogues et toxicomanies.
Contre : "Dépénaliser revient à banaliser"
Hélène Donnadieu-Rigole, addictologue au CHU de Montpellier. "Je ne comprends pas que des médecins puissent défendre la dépénalisation du cannabis", affirme cette spécialiste des addictions. "Les dégâts encourus par les jeunes sont trop importants pour cautionner une telle mesure." Dans son cabinet du CHU, elle reçoit de plus en plus de jeunes, de plus en plus jeunes, "parfois de 14, 15 ans", accros au cannabis. "C’est un phénomène en croissance exponentielle. Il ne faut pas minimiser l’addiction au cannabis", assure-t-elle. "Entre 20 et 25 % des consommateurs développent une dépendance."
Qualité de vie altérée. Les jeunes qu’elle reçoit présentent des troubles psychologiques importants, comme l’anxiété, la dépression ou encore la schizophrénie. "Les jeunes que je vois n’ont plus d’amis, plus de projets, plus de motivation, ils ne font plus de sport, ne sortent plus. Je suis terrifiée par l’altération de leur qualité de vie. J’ai reçu, ce matin même, une jeune fille, bonne élève, qui a sombré dans l’addiction au cannabis. Son appétence est apparue au premier joint, désormais elle fume tous les jours, est déscolarisée et a des problèmes psychologiques importants."
Pis encore, selon Hélène Donnadieu-Rigole, une consommation régulière de cannabis altère les fonctions cognitives et augmente les risques de développer un cancer plus tard. "En tant que médecin, on ne peut pas être pour." Si la spécialiste reconnaît que beaucoup de consommateurs ne présentent aucune difficulté, il est, selon elle, difficile de faire des exceptions : "Nous, nous avons une idée des personnes vulnérables mais les consommateurs ne savent pas s’ils le sont. L’adolescence en soi est un facteur de vulnérabilité."
Porte ouverte vers des drogues plus dures. Autre argument anti-dépé- nalisation : pour l’addictologue montpelliéraine, une telle mesure abais- serait le seuil de la transgression. "On sait bien que, chez les jeunes, un des attraits des drogues est justement ce sentiment de transgression. Si le cannabis est dépénalisé, alors ils se tourneront vers des produits de synthèse encore plus toxiques, et qu’est-ce qu’on dépénalise derrière ?"
Plus de prévention. L’échec de la prohibition, le docteur Donnadieu-Rigole le constate aussi tous les jours en consultation mais, pour elle, "on se trompe de remède". Elle prône, comme le docteur Jacquet, plus de prévention. "Il faut informer les jeunes, leur parler des risques, leur dire que ce n’est pas anodin et leur expliquer ce qu’une consommation aujourd’hui peut engendrer plus tard. Je ne sais pas pourquoi la répression ne marche pas, peut-être parce qu’elle n’est pas réellement effective. En France on pèche à la fois sur la prévention et sur la répression."
C. A.
Photo Guillaume Bonnefont
La Gazette de Montpellier n° 1453 - Du 21 au 27 avril 2016
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