"Ces trafiquants de cannabis qui profitent des bateaux de migrants" par l’Opinion.fr
Par Charles Sapin, publié le 25 Janvier 2016 à 12h35
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Ces trafiquants de cannabis qui profitent des bateaux de migrants
Les grossistes du Maroc diversifient leurs voies d’acheminement de la drogue, sillonnant la Méditerranée orientale et les Balkans. Cette voie de passage, plus difficile à surveiller, oblige les organes de lutte contre les stupéfiants à davantage de coopération.
Une embarcation de migrants, au large de la Grèce. © Reuters
Les faits - La route directe – reliant la région de Tanger aux grandes métropoles françaises via l’Espagne – reste la plus utilisée par les par les importateurs de résine de cannabis. Mais les policiers sont préoccupés par l’utilisation croissante d’itinéraires parallèles, qui se confondent parfois avec ceux des migrants.
« Il y a une atomisation des routes de la drogue », constate Patrick Laberche, l’adjoint au chef de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS). Ce service, dépendant de la direction générale de la police judiciaire (DCPJ), scrute quotidiennement les mouvements des trafiquants. En premier lieu, ceux de résine de cannabis qui font transiter en France près de 600 tonnes de drogue par an. Principaux exportateurs vers l’Hexagone, les grossistes installés au Maroc redoublent d’inventivité pour nourrir un marché aussi insatiable que surveillé.
A la traditionnelle « route du haschich » passant par l’Espagne, utilisant notamment les go-fast (ces voitures puissantes qui circulent à toute allure), les trafiquants ont ouvert une voie parallèle. Moins directe, donc plus coûteuse, celle-ci à l’avantage pour eux d’être plus délicate à surveiller. « C’est une première prise en Bulgarie fin 2013 qui a confirmé nos soupçons, témoigne le commissaire divisionnaire Patrick Laberche. Dix tonnes de résine de cannabis, arrivées par porte-conteneurs à destination des Pays-Bas et de l’Europe de l’Ouest, ont été saisies. »
Depuis deux ans, renseignements policiers et informations judiciaires dessinent par touche la physionomie de cette nouvelle voie de transit. Du nord du Rif, jusqu’à 30 tonnes de marchandise sont acheminées par de vieux chalutiers ou cargos en Libye, pour finalement transiter au large de l’Égypte. Si une partie de la précieuse cargaison prend la direction des marchés du Moyen-Orient, au Liban ou en Jordanie, l’autre prend la direction de l’Europe par porte-conteneurs, via l’Italie ou le port de Varna, en Bulgarie, après avoir traversé la Mer noire. « Les organisations criminelles s’adaptent en permanence à la réponse policière, tempère le commissaire divisionnaire Patrick Laberch. Tout est très évolutif, nombre de choses nous échappent encore mais cette route fait l’objet d’une attention particulière. »
400 tonnes saisies. Entre 2014 et 2015, la surveillance de cette route maritime a donné lieu à la saisie de 400 tonnes de résine et à près de 100 interpellations, pour une cinquantaine de bateaux arraisonnés ou abordés. Des coups de filet rendus possibles grâce à la coopération des autorités françaises, italiennes, espagnoles et bulgares mais aussi égyptiennes ou marocaines.
Le Centre de coordination de la lutte antidrogue en Méditerranée (CeCLAD-M), qui partage les locaux de l’OCRTIS à Nanterre depuis 2013, sert de point d’échange d’informations et de compétences entre les différentes forces méditerranéennes. « Il faut énormément de coordination, précise l’un des responsables de la division du renseignement de l’OCRTIS. Grâce à cet organe de coopération, nous avons une hausse des bateaux arraisonnés tous les ans ».
« Un bateau transporte de la drogue, disparaît dans la nature, et réapparaît avec des migrants à son bord »
Outre les difficultés dues au droit de la mer ou à des eaux territoriales particulières comme celles de la Libye, les trafiquants multiplient les stratagèmes pour semer les forces de l’ordre. Quand la cargaison n’est pas transbordée d’un bateau à l’autre en haute mer, elle peut être tout simplement jetée à l’eau pour n’être récupérée que quelques heures plus tard. « Cette route est d’autant plus intéressante pour nos services qu’elle est utilisée pour divers trafics, autres que celui de la résine », précise Patrick Laberche. Plutôt que d’assurer eux-mêmes le convoyage de la marchandise, les trafiquants passent par divers « prestataires », spécialisés dans la traversée de Méditerranée et qui offrent leurs services pour le transport d’autres marchandises.
Le 16 novembre, suite aux informations de l’OCRTIS, la marine égyptienne est ainsi tombée sur une chaloupe au large de la Libye transportant, outre 3 tonnes de résine de cannabis, 710 000 pilules de Captagon, la redoutée « drogue de Daech », réputée chasser peur et fatigue. « Il n’est pas rare de voir des bateaux impliqués dans les phénomènes migratoires, complète Patrick Laberche. Un bateau transporte de la drogue, disparaît dans la nature, et réapparaît avec des migrants à son bord. »
Reliant la Libye et l’Egypte aux portes de l’Europe par les Balkans ou l’Italie, cette nouvelle route du haschisch pourrait en effet intéresser les passeurs. Même si le renforcement des contrôles aux frontières en Europe, pour faire face à une vague d’immigration sans précédent, ne manquera pas de compliquer la tâche des trafiquants.