Chanvre et hernie discale
Depuis sept ans, je souffre d’une hernie discale L5-S1 avec une extension sur L4-L5 et des dégâts sur de nombreux nerfs. Le chanvre soulage les douleurs ordinaires dans le dos et surtout les jambes et les pieds. Il m’aide aussi à supporter le stress lié à cette pathologie handicapante et à canaliser mon hyperactivité brimée par la maladie. Grâce au chanvre, je ne fais que rarement usage de morphine, d’antalgiques synthétiques, de stéroïdes et autres benzodiazépines. La chimie lourde et le rhumatologue n’interviennent qu’en cas de rechute, pas comme traitement quotidien. Selon les pays où je travaille, je risque une prescription médicale, une amende ou la prison. Mais aucune pharmacie au monde ne me fournit mon traitement favori : de la résine ou de l’extrait de résine de cannabis. Se soigner au chanvre est un combat difficile.
Je suis un journaliste de 39 ans. Je consomme du chanvre depuis l’age de 13 ans, quotidiennement depuis l’age de 17 ans. J’ai réussi mon bac, mon BTS de communication et mon diplôme de réalisateur vidéo. Mes échecs à l’Université sont plus liés à la politique, la fête et les filles qu’au joint. J’ai continué à fumer 5 à 8 joints par jour pendant les années où j’étais libraire, vendeur informatique ou roadie. Aujourd’hui encore, j’aime l’ivresse à la fois profonde et maîtrisable que procure le chanvre, je supporte mieux la comédie humaine et les mesquineries du quotidien. Grâce au joint, j’ai pu modérer des dérapages problématiques dans l’alcool, l’héroïne, la cocaïne. J’ai même stoppé le tabac pendant sept mois en fumant de l’herbe pure. Une pénurie m’a amenée à recouper au tabac, erreur fatale. Bien qu’anxieux de nature, je n’utilise pas de somnifères ou de Prozac.
En me lançant dans la réalisation de documentaires, je suis tombé dans un milieu très cannabinophile. Je n’ai donc rien changé à ma consommation jusqu’à ma première crise de sciatique paralysante. Les médecins étaient surpris que je ne sois pas venu consulter avant. Je crois que le chanvre a longtemps masqué la douleur et détendu les nerfs. Mais il ne traite pas une hernie de plus d’un centimètre, elle finit par tout écraser.
Malgré un lourd traitement chimique, j’ai du être opéré. La sciatique est devenue supportable, la douleur lombaire aussi mais il reste des séquelles et des rechutes plus ou moins importantes. Je subis souvent des crampes terribles, des spasmes musculaires et une raideur du dos. La médecine me propose une base de myorelaxant, de la benzodiazépine qui ramollie le cerveau, d’anti-inflammatoire comme le Celebex qui provoquent des infarctus et d’antalgique bien accrocheur comme l’Antalvic. J’ai commencé à diminuer ma consommation de médicaments lorsqu’un ami m’a obtenu de l’extrait de résine de cannabis.
Le haschich de bonne qualité provoque des effets proches mais il reste difficile à trouver régulièrement. L’Iceolator, extraction de la résine à l’eau glacée, offre une bonne alternative pour qui dispose d’assez de matière première. Hélas, les nombreux prédateurs du chanvre (animaux, maladies, voleurs, gendarmes) ne me permettent pas d’autoproduire assez de chanvre pour mon Iceo annuel. Je dois aussi fumer des fleurs et souvent acheter ce que je trouve au marché noir.
Certaines variétés de fleurs provoquent l’effet inverse à celui recherché, elles me crispent et accentuent la douleur. Certains haschichs sont trop faibles en THC et coupés avec des produits abrutissants ou pire toxiques. Je ne peux pas garantir que mon traitement soit toujours efficace. J’ai remarqué que le niveau de THC de la première prise devait être assez fort pour que les nerfs se détendent. Je ne veux plus fumer trois joints à la suite pour y arriver. D’autant que je souhaite arrêter le tabac. Pour cela, je dois disposer d’une base de fleurs et feuilles d’une variété qui m’apaise pour y incorporer la résine ou l’extrait le plus pur possible.
Avec un gros budget, je pourrais obtenir mon traitement dans un coffeeshop hollandais mais pas me le faire rembourser par les assurances, ni passer les frontières. La pharmacie batave délivre des fleurs qui ne me conviennent pas, idem pour les clubs américains ou canadiens. Je n’ai pas pu faire un vrai test du Sativex ou du Marinol, des essais sporadiques ne m’ont pas emballés. Ce sont des produits de substitution et je n’ai pas envie de faire mon deuil de l’original. Il me convient.
Je veux pouvoir accéder à mes préparations de chanvre sans crainte et à un bon prix. On me donnerait facilement de la morphine pour le dos, je pourrais avoir de la méthadone si j’aimais les opiacés, on me gaverait de Deroxat pour mon stress et de benzos pour mes crampes mais je suis un criminel pour oser demander du chanvre. Pourtant, le cannabis me rend meilleur physiquement et moralement. Suite à des dizaines d’études favorables, l’OFSP suisse, le ministère de la santé français et même la FDA américaine ont déjà reconnu des vertus thérapeutiques au cannabis mais ils renvoient son autorisation aux hommes politiques. Cas rare dans l’histoire de la médecine, ce ne sont pas des scientifiques qui décident de l’utilisation médicale d’une plante mais des politicards, des flics, des juges...
Il faut dédiaboliser ce débat. Les usagers thérapeutiques ne cherchent pas à médicaliser leur consommation récréative de cannabis. Je n’ai pas besoin de me griller chez un médecin et un pharmacien pour me péter la tête. Malgré la prohibition, on trouve facilement des produits incertains. La posologie et le suivi du traitement ne sont pas garantis. C’est là l’enjeu d’une prescription et d’une délivrance encadrées. Il n’est pas question de créer des dealers en blouse blanche mais de s’adresser à des spécialistes des produits actifs plutôt qu’à des dealers de rue. Comment se fournir lorsqu’on ne peut plus se déplacer, lorsqu’on n’a pas de plans, lorsqu’on est pauvre ou isolé ? La majorité des usagers thérapeutiques ont commencé par un usage récréatif, beaucoup ont des maladies "honteuses" comme le HIV, le VHC ou le cancer. Est-ce pour cela qu’ils sont encore une fois stigmatisés ? Ne peut on pas accepter que le plaisir contribue à la guérison ou aide à supporter les pires douleurs ? Ne sont-ils pas assez adultes pour savoir ce qui leur convient ?
Le libre accès aux soins est un droit fondamental de l’homme encore bien mal garanti. Refuser du chanvre aux malades est une barbarie.