"Christiania, They’ll never smoke alone…" par onze mondial
Rédigé par Philippe Rodier
Mis à jour le 23/07/2015
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Une feuille se tourne à Christiania. Comme le reste du célèbre squat autogéré de Copenhague, le club de football de ce haut lieu européen du haschich prépare sa mutation. Mais les chemins de la normalisation sont tortueux…
Le soleil ne s’est pas montré depuis trois jours à Christiania, écrasé par les nuages gris et les brumes d’automne. Amusé de bredouiller un français mal dégrossi vingt ans plus tôt dans une école de commerce de Rouen, Ralf McEwan fait la visite du plus grand squat d’Europe au cœur du Copenhague prisé par les promoteurs immobiliers. « C’est bien que vous soyez là pour le football. On parle toujours de Christiania pour… Enfin, voilà… », lance le président du Christiania Sports Club (CSC) tandis qu’on devine deux jeunes derrière d’épaisses volutes de fumée blanche.
Depuis l’occupation de cette zone militaire en friches le 26 septembre 1971, la Fristaden (ville libre) de Christiania, qui rassemble 900 habitants sur 34 hectares, doit davantage sa réputation à sa marijuana en vente libre qu’à son club de foot. Ce samedi matin, l’entraîneur Michael Ruch Svendsen attend ses joueurs pour la réception du leader Skovshoved IF, choc de la 10ème journée des Københavnsserien, la cinquième division danoise. En poste depuis l’été 2013, cet ancien milieu de terrain professionnel a déjà gagné la considération des Christianites avec un titre de champion et une promotion historique. Sans fumer, en roulant en monospace et en habitant sur la paisible île voisine d’Amager avec femme et enfants. Le propret quadragénaire détonne dans ce milieu libertaire. « Avant que j’arrive, il y avait beaucoup de laisser-aller », reconnaît-il pudiquement dans un parfait français hérité de sa mère lorraine. Désormais, les hommes au maillot jaune et rouge sont tenus à une certaine assiduité. Et il n’est plus question de fumer dans le vestiaire, ni dans l’heure précédant une rencontre. C’est le moment où tout le monde est réuni pour la causerie tactique à laquelle Chanaf Bougounou se présente pile à l’heure. « On essaie à la fois d’être sérieux et de s’amuser », assure le gardien togolais, arrivé adolescent au Danemark. « On n’est pas non plus un club comme les autres, même si on n’a qu’un gars originaire de Christiania et que les gens pensent qu’on fume tous. On va faire la fête dans la Fristaden seulement quand les matches ne sont pas rapprochés. » Autour de lui, le silence est solennel et les joueurs se succèdent sur la table de massage en écoutant les consignes de Michael sur les coups de pied arrêtés. Le CSC, où aucun argent ne circule, se donne des airs semi-professionnels.
Résignés, certains supporters commencent à rouler des cônes hors norme…
Initialement prévue dans la station balnéaire de Klampenborg, touchée par les inondations, la rencontre se tient finalement à Kløvermarken, de l’autre côté de la route bordant les maisons extravagantes de vieux hippies embourgeoisés.à l’entrée de ce complexe de pelouses, un bus tagué aux couleurs du club, où est entreposé le matériel et les drapeaux de la commune libre en guise de poteaux de corner personnalisent le terrain sur lequel donne la terrasse d’un restaurant. Hors saison, l’établissement n’ouvre que pour les matches de Christiania. « D’habitude, un speaker assure l’ambiance mais aujourd’hui, il joue avec les vétérans. C’est dommage », explique son gérant qui déplore aussi une météo mauvaise pour les affaires : le traditionnel groupe de supporters semble avoir reculé devant le ciel menaçant, remplacé par une cinquantaine de sages spectateurs dispersés autour de la cordelette qui fait office de main courante. Les deux équipes s’affrontent sur un rythme de petite Division d’honneur française, avec une cadence soutenue mais sans véritable engagement physique : à ce niveau-là, tout carton jaune est assorti d’une suspension de dix minutes. Skovshoved ouvre le score sur corner mais Christiania égalise sur la même phase de jeu avant la mi-temps. Assis sur des chaises près de la ligne de touche, trois jeunes font tourner une pizza puis un joint sous le regard ahuri du ventripotent arbitre assistant. Malgré une bonne entame de seconde période, le CSC encaisse un deuxième but à dix contre onze, bientôt suivi d’un troisième à neuf contre onze. L’imminence de la défaite semble angoisser certains supporters qui commencent, résignés, à rouler des cônes hors catégorie. La première averse de l’après-midi s’abat en même temps que le coup de sifflet final. Michael ramène quand même trois palettes de Carlsberg pour ses joueurs qui découvrent amèrement les exigences du plus haut échelon du district de Copenhague. Cette saison, Christiania devra se contenter du maintien et s’attaquer à un problème majeur depuis sa création : son absence d’équipe de jeunes, aussi surprenante qu’handicapante. Une personne du staff retourne notre interrogation par une autre : « Heu, tu es déjà allé au club-house ? »
Hippies vs policiers : un clasico à 1 200 spectateurs.
Installé derrière le « Woodstock », bar-culte de la Fristaden, le club-house occupe un baraquement tout près de Pusher Street, la fameuse artère où les vendeurs de hasch alignent leurs étals. L’endroit est interdit au public : seuls les quelque 350 membres revendiqués par le CSC y sont les bienvenus. Dans ce panthéon enfumé du hippie amateur de ballon, le poster du Diego Maradona de Boca Juniors tient évidemment une place de choix à côté d’une coupure de presse où l’on voit des supporters christianites brandir la banderole « Still not lovin’ police ». Depuis trente ans, les matches contre le club de la police sont particulièrement suivis. « Sur le terrain, c’est toujours chaud, rugueux mais sans débordement, à ma connaissance. Autour, il ne se passe pas grand-chose puisqu’ils n’ont aucun supporter ! », s’esclaffe Ralf, ravi de constater que ces oppositions insolites attirent médias et spectateurs. En 2003, plus de 1 200 personnes ont assisté au un match nul entre les deux « ennemis ». Affalés dans des canapés sous cinq écrans diffusant des championnats étrangers, une dizaine d’hommes font circuler quelques bédos. Au moment où les équipes de Liverpool et de Hull pénètrent dans Anfield Road, l’un d’eux rompt la torpeur ambiante en hurlant « Smoke » à la place de « Walk » lorsque le célèbre You’ll never walk alone est entonné dans l’enceinte des Reds. You’ll never smoke alone, c’est l’hymne officiel des Christianites depuis 1991. à l’autre bout de la pièce, d’autres passent le temps autour de jeux de société, d’une table de billard, de machines à sous, ailleurs et indifférents. Le plus excité de tous se promène en caleçon pour montrer ses tatouages à la gloire de la Fristaden.
Sankt-Pauli danois ?
« On reste un club un peu spécial. Les entraîneurs ne restent jamais très longtemps chez nous », concède Ralf, se souvenant à peine qu’un probable descendant du peintre Paul Gauguin, qui avait épousé une Copenhaguoise, a brièvement dirigé le CSC en 2007. Lui est plutôt fier de montrer les photos du passage de personnalités comme l’acteur Woody Harrelson ou Ebbe Sand, l’ancien buteur de Schalke 04. Au plafond, de nombreux maillots sont suspendus, parmi lesquels celui du Népal dont l’herbe exhale son arôme terreux et fruité dans l’établissement. Daniel Wass y a aussi laissé sa tunique dédicacée d’Evian Thonon-Gaillard. Pas sûr que l’air pur des Alpes manque vraiment au défenseur danois quand il rentre au pays… En dépit de ce folklore local, Ralf entend mener un projet de troisième division qui réclame des moyens. « Quand tu as de l’ambition, tu dois t’ouvrir au merchandising », concèdet-il, composant chaque saison avec la recette des produits dérivés, les 20 000 € issus des sponsors et celle des cotisations de 95 € par membre. En 2012, l’équipementier Hummel choisit le CSC pour en faire le « Sankt-Pauli danois », en référence au club alternatif allemand que la marque danoise rejoint à la même époque. Si la municipalité de Copenhague ne lui verse aucune subvention, elle lui loue gracieusement le site de Kløvermarken où le club a, un temps, envisagé de construire un nouveau club-house. Voire son propre stade à Fredens Eng si ce n’était pas si cher et si le sort administratif de Christiania n’était pas aussi précaire.
Guillaume Balout.