Consommation de cannabis durant la grossesse : danger pour le foetus ?

Des nouvelles recherches ont mis en évidence que les récepteurs au cannabis sont impliqués dans la croissance cérébrale.

L’effet psychotrope du delta-9-THC contenu dans le cannabis est du au fait que cette substance se lie à des récepteurs présents dans le cerveau qui fonctionnent normalement avec des cannabinoïdes [1] produits par l’organisme (les endocannabinoïdes). Le rôle de ces composants synthétisés par l’organisme n’est pas totalement éclairci. Selon l’équipe d’Henri Gozlan, de l’Inserm, ces endocannabinoïdes jouent un rôle important dans la maturation du cerveau au cours de la gestation en régulant l’activité cérébrale.

Dans le cerveau adulte, on sait que lorsque les cannabinoïdes (internes ou externes) se fixent sur les récepteurs CB1 la production du neurotransmetteur GABA est diminuée. Le GABA joue un rôle de frein de l’activité cérébrale tandis que le glutamate joue le rôle d’accélérateur.

Au cours de la gestation, lorsque le cerveau se forme chez le fœtus, GABA et glutamate jouent tous deux un rôle d’accélérateur de l’activité cérébrale. Henri Gozlan et ses collègues ont démontré chez des rats que les endocannabinoïdes activent en permanence les récepteurs CB1 afin de réguler l’action du GABA. L’équilibre est fragile, précisent les chercheurs : si la quantité de cannabinoïdes est trop élevée, l’activité neuronale est ralentie. A l’inverse, si les cannabinoïdes sont insuffisants l’absence de frein conduit à une crise épileptique.

Les chercheurs, qui publient un papier cette semaine dans les PNAS, soulignent deux implications possibles de leurs résultats. D’une part la consommation de cannabis pendant la grossesse pourrait ralentir la croissance cérébrale. D’autre part, certains médicaments visant à bloquer les récepteurs aux cannabinoïdes [2] pourraient eux aussi avoir un impact négatif sur le fœtus via une crise épileptique.

Un fonctionnement différent chez le fœtus

L’équipe Inserm dirigée par Henri Gozlan s’est demandée comment l’activité cérébrale pouvait, avec deux accélérateurs, rester sous contrôle pour permettre l’élaboration normale des réseaux neuronaux. Etant donné que les récepteurs aux cannabinoïdes CB1 apparaissent très tôt au cours du développement du cerveau et que leur activation devrait diminuer la libération du GABA, accélérateur de l’activité neuronale chez le foetus, les chercheurs ont émis l’hypothèse que ce système des endocannabinoïdes pouvait être utilisé par le cerveau comme un frein au cours de la maturation cérébrale.

Les endocannabinoïdes, régulateur du développement cérébral

Afin de valider cette hypothèse, Christophe Bernard et ses collègues de l’Unité 29 Inserm ont travaillé sur des rats âgés de moins d’une semaine, un modèle reconnu pour correspondre à la seconde moitié de la gestation chez l’Homme. Les expériences ont montré que les endocannabinoïdes sont libérés de façon continue et activent les récepteurs CB1 afin de diminuer la contribution excitatrice du GABA. Ils jouent donc bien le rôle de frein pendant les étapes précoces du développement, et stabilisent ainsi l’activité neuronale. Il s’agit là de la première démonstration du rôle physiologique des endocannabinoïdes dans le cerveau en maturation.

Les auteurs ont également constaté que ce contrôle était extrêmement fin. Ainsi, si les récepteurs CB1 sont trop activés, sous l’effet d’une trop grande quantité de cannabinoïdes, par exemple, l’effet de frein est trop puissant et l’activité des réseaux de neurones ralentit considérablement, voire s’arrête. Inversement, si on empêche de manière artificielle l’activation des récepteurs CB1 par des antagonistes de synthèse, l’effet de frein disparaît et l’hyperactivité neuronale qui se développe, aboutit à une crise d’épilepsie. Ces perturbations ayant été observées à la fois in vitro et in vivo, Bernard et al. concluent alors que toute perturbation de ce système de contrôle, pourrait avoir des répercussions graves pour le développement de l’enfant. Ainsi, la consommation de cannabis pendant la grossesse [3] est susceptible de diminuer fortement l’activité cérébrale chez le fœtus et par conséquent de nuire à la bonne construction du cerveau. Cette étude pourrait donc apporter une explication au retard mental ainsi qu’aux troubles cognitifs et comportementaux rapportés par desétudes récentes chez des enfants exposés au cannabis durant la grossesse [4]

Appliquer le principe de précaution

Bien que la relation de cause à effet ne soit pas fermement établie , le principe de précaution doit prendre ici tout son sens. Comme pour l’alcool ou le tabac [5], on ignore s’il existe un effet de seuil, un terrain génétique favorisant ou une période critique durant la gestation. De même, les antagonistes de synthèse bloquant les récepteurs aux cannabinoïdes qui sont actuellement développés en vue du traitement de l’obésité et de la dépendance au tabac notamment devront être utilisés avec précaution, sous peine de déclencher une activité neuronale excessive de type épileptique, synonyme d’effets délétères sur le foetus.

Ces travaux ont bénéficié d’une Action Concertée Incitative (ACI) et du soutien de la Fondation pour la Recherche sur le Cerveau (FRC), grâce aux fonds recueillis lors de la campagne de collecte Neurodon.

Source : "Altering cannabinoid signaling during development disrupts neuronal activity" C. Bernard (1), M. Milh(1), Y.M. Morozov(1,2), Y. Ben-Ari(1), T.F. Freund(2) & H. Gozlan (1) Proceedings of the National Academy of Science of the USA. 28 juin 2005. Vol. 102, publication en ligne :

Contact Chercheur : Henri Gozlan : gozlan chez inmed.univ-mrs.fr

Commentaires de la rédaction chanvre-info : le rapport Roques, connu pour son impartialité, n’a cenpendant pas pu mettre en évidence un rapport entre une consommation de cannabis durant la grossesse et d’éventuelles séquelles chez les enfants de mères consommatrices. Toutefois, il est déconseillé de fumer pendant la grossesse. Nous conseillons aux femmes enceintes de se traiter avec du cannabis sous forme de granulés homéopathiques. L’utilisation de cannabis pour faciliter l’accouchement a une très longue tradition : cette application du chanvre ne devrait pas être touchée par les recherches ci-dessus, étant donné que le bébé n’est pas exposé au cannabis d’une façon permanente.

Sources :

Cécile Dumas, le nouvel observateur, 15.6.05

http://www.gazettelabo.fr/2002breve...

Notes

[1] les cannabinoïdes externes sont une classe de substances contenues dans la plante de chanvre, dont le delta-9-THC fait partie ; d’autres cannabinoïdes sont le cannabidiole et le cannbinole qui n’ont pas d’effets psychotropes

[2] Rimonabant/Acomplia

[3] les cannabinoïdes étant capables de traverser la barrière placentaire

[4] Y. L. Hurd, X. Wang, V. Anderson, O. Beck, H. Minkoff, and D. Dow-Edwards. Marijuana impairs growth in mid-gestation fetuses. Neurotoxicol.Teratol. 27 (2):221-229, 2005

A. M. Smith, P. A. Fried, M. J. Hogan, and I. Cameron. Effects of prenatal marijuana on response inhibition : an fMRI study of young adults. Neurotoxicol.Teratol. 26 (4):533-542, 2004 N. L. Day, G. A. Richardson, L. Goldschmidt, N. Robles, P. M. Taylor, D. S. Stoffer, M. D. Cornelius, and D. Geva. Effect of prenatal marijuana exposure on the cognitive development of offspring at age three. Neurotoxicol.Teratol. 16 (2):169-175, 1994

A. M. Smith, P. A. Fried, M. J. Hogan, and I. Cameron. Effects of prenatal marijuana on response inhibition : an fMRI study of young adults. Neurotoxicol.Teratol. 26 (4):533-542, 2004

N. L. Day, G. A. Richardson, L. Goldschmidt, N. Robles, P. M. Taylor, D. S. Stoffer, M. D. Cornelius, and D. Geva. Effect of prenatal marijuana exposure on the cognitive development of offspring at age three. Neurotoxicol.Teratol. 16 (2):169-175, 1994

[5] et certains médicaments pharmaceutiques