La Chanson du Chanvre

de Louise Michel

Le printemps rit dans les branches vertes,
Au fond des bois gazouillent les nids ;
Tout vit, chantant les ailes ouvertes,
Tous les oiseaux couvent leurs petits.
Le peuple, lui, n’a ni sou ni mailles,
Pas un abri, pas un sou vaillant ;
La faim, le froid rongent ses entrailles.

Sème ton chanvre, paysan !
Sème ton chanvre, paysan !

Il ferait bon, si Jacques Misère
Pouvait aimer, de s’en aller deux !
Mais loin de nous amour et lumière !
Ils ne sont pas pour les malheureux !
Ne laissons pas de veuve aux supplices,
Ne laissons pas de fils aux tyrans,
Nous ne voulons point être complices.

Sème ton chanvre, paysan !
Sème ton chanvre, paysan !

Forge, bâtis chaînes, forteresses.
Donne bien tout, comme les troupeaux,
Sueur et sang, travail et détresses.
Usine monte au rang des châteaux.
Jacques, vois-tu, la nuit sous les porches.
Comme en un songe au vol flamboyant,
Rouges, errer, les lueurs des torches.

Sème ton chanvre, paysan !
Sème ton chanvre, paysan !

Louise Michel (1830-1905), anarchiste française, institutrice affiliée à l’Internationale. Elle prit part à la Commune (1871) et fut déportée en Nouvelle-Calédonie (1873-1880). Surnommée la "vierge rouge", elle écrivit plusieurs romans sociaux et des Mémoires.