Le cannabis en traitement contre la tuberculose par Seshata

Publié par Seshata le 13 octobre 2014

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Le cannabis comme traitement contre la tuberculose

La tuberculose (TB) est une maladie respiratoire invalidante qui est rapidement mortelle si elle n’est pas traitée. Les programmes de vaccination et les antibiotiques modernes permettent de lutter efficacement contre la TB depuis des décennies dans la plupart des sociétés développées, mais de nouvelles souches de la maladie, résistantes aux traitements, font leur apparition. Le cannabis a démontré certains effets antimicrobiens sur la TB et d’autres microbes similaires.

Qu’est-ce que la TB ?

La tuberculose est une infection microbienne, provoquée par diverses variétés de mycobactéries (essentiellement la Mycobacterium tuberculosis). Pour survivre et se reproduire, cette mycobactérie a besoin d’oxygène en abondance : c’est la raison pour laquelle la M. tuberculosis colonise les poumons, et la bacille de la lèpre, M. leprae, qui en est très proche, forme des grappes dans le tissu épidermique et le tissu épithélial qui reçoivent l’oxygène du sang, à l’instar d’autres tissus, mais peuvent également absorber l’oxygène de l’atmosphère.

Une radio des poumons montrant l’apparence voilée et mouchetée caractéristique de la tuberculose (© Sandra Bermudez).

L’infection de la M. tuberculosis est généralement une infection latente (asymptomatique), bien que seulement 5 à 10 % des infections aboutissent à une forme active de la maladie qui provoque une toux chronique, une perte de poids rapide et de la fièvre, et enregistre un taux de mortalité de l’ordre de 66 % si elle n’est pas traitée. Avec un traitement (habituellement à base d’antibiotiques), le risque de décès est quelque peu réduit – mais étant donné que le traitement de la maladie sous sa forme active est difficile, long et coûteux, les efforts visant à contenir la TB reposent en grande partie sur notre capacité à immuniser nos populations.

On estime qu’environ un tiers de la population mondiale est infectée par la M. tuberculosis et est atteint de TB latente ; chaque année, environ 1 % de la population mondiale est infectée. On recensait environ 8,9 millions de cas chroniques en 2012 (et 1,3 million de décès des suites de la maladie), un recul important par rapport aux 13,7 millions de cas enregistrés en 2007. La prévalence et le taux absolu d’incidence de la TB sont en baisse, et des progrès importants ont été réalisés au cours des dernières décennies. Pourtant, la tuberculose polypharmacorésistante (ou multirésistante, TB-PPR) pose un grave problème et constitue une menace croissante.

Tuberculose pharmacorésistante

La TB-PPR survient généralement lorsque les traitements aux antibiotiques de première intention sont arrêtés ou interrompus avant que la bactérie ne soit complètement éradiquée. En pareil cas, ce sont souvent les formes les plus résistantes de la bactérie qui restent actives – celles dotées de parois cellulaires particulièrement imperméables (la M. tuberculosis est réputée pour ses parois cellulaires épaisses et cireuses), celles qui expriment un gène codant pour les enzymes modificateurs de médicaments, ou encore celles qui ont entièrement muté. Ces bactéries résistantes se reproduisent ensuite et peuvent être transmises de la même manière que la TB normale – nous savons cependant que les populations en bonne santé ont moins de risque de développer des foyers de TB-PPR, ce qui est plus courant chez les personnes dont le système immunitaire est affaibli, tels que les patients atteints du VIH/SIDA.

Dès lors qu’une infection à la TB est devenue polypharmacorésistante, son taux de mortalité augmente généralement jusqu’à atteindre environ 80 %. Certains médicaments permettent de traiter la TB-PPR, notamment certaines formes de chimiothérapie, mais les effets secondaires peuvent être extrêmement invalidants. Si ces traitements de seconde intention sont mal gérés, la TB-PPR peut évoluer en TB-XPR, ou extrêmement pharmacorésistante. On estime à environ 40 000 le nombre de cas de TB-XPR diagnostiqués chaque année, et il semble que cette prévalence augmente : en 2008, 49 pays avaient recensé des cas de TB-XPR ; aujourd’hui, le nombre de ces pays est passé à 91.

Bien que la TB-PPR soit rare, et la TB-XPR encore plus rare, ce serait un véritable désastre si de telles souches prenaient pied dans la population globale car le vaccin BCG standard n’est pas entièrement efficace contre ces formes de la maladie (ni même contre la TB dite « normale », pour laquelle on estime son efficacité à environ 50 %). Ainsi, il devient urgent de développer de nouveaux vaccins et de nouvelles options de traitement, et que les gouvernements et les organisations internationales du monde entier investissent dans la recherche et le développement.

Histoire du cannabis et de la TB

L’utilisation du cannabis pour traiter la tuberculose est très ancienne et a fait l’objet d’une littérature abondante dans de nombreuses régions du monde. Et même si l’essor des pratiques médicales modernes l’a supplanté dans la médecine traditionnelle, il est toujours utilisé dans certains cas comme traitement traditionnel contre la TB.

La TB extrêmement pharmacorésistante est une menace de plus en plus pressante, et de nouveaux pays signalent des cas chaque année (© NIAID).

La première trace de l’utilisation du cannabis comme traitement contre la tuberculose a été retrouvée en Inde, et il semble que cette pratique était bien connue à l’époque de la Commission indienne de 1893-1894 sur les drogues issues du chanvre indien. Cette commission avait recueilli des témoignages de l’utilisation du cannabis pour traiter la tuberculose et un large éventail d’autres maladies, émanant de médecins indiens et occidentaux, ce qui laisse à penser que cette pratique était également connue en Europe contemporaine. Une coutume indienne inhabituelle consistait à enterrer un cobra après l’avoir tué et à planter du cannabis au même endroit. La récolte ainsi obtenue était censée posséder des vertus curatives exceptionnelles et était particulièrement prisée comme traitement contre la TB.

Le cannabis est un élément important de la pharmacopée africaine traditionnelle et était utilisé en particulier par les Zoulous d’Afrique du Sud pour traiter diverses affections du système respiratoire, dont l’asthme, le rhume banal et la tuberculose, traitée à l’aide de décoctions spéciales (infusions à l’eau chaude). En outre, nous disposons de témoignages d’utilisation traditionnelle du cannabis comme traitement contre la tuberculose au Mexique. Les patients atteints de la TB ou de la lèpre (fait intéressant eu égard à l’étroite association entre ces deux maladies) fumaient abondamment du cannabis pour soulager leurs symptômes. Il semble que cette utilisation du cannabis en médecine traditionnelle mexicaine ait perduré jusqu’à nos jours, bien qu’à l’époque moderne la tuberculose soit généralement traitée avec un extrait de cannabis à l’alcool. Nous disposons également de témoignages d’utilisation du cannabis pour traiter la tuberculose en médecine traditionnelle en Argentine.

Dans la Tchécoslovaquie d’avant-guerre, on utilisait des graines de chanvre pour traiter la tuberculose

Dans la Tchécoslovaquie d’avant la Seconde Guerre mondiale, l’utilisation de graines de chanvre dans le cadre du programme de traitement de la TB chez l’enfant était courante. Avant 1948 (époque à laquelle l’industrie pharmaceutique tchécoslovaque a été nationalisée), un produit dénommé Edezyme était commercialisé. De nos jours encore, il semble qu’une recette similaire soit encore produite comme remède maison dans certaines régions. Les graines de chanvre sont trempées dans du lait chaud (60-80 °C) pendant au moins trente minutes, avant d’être pressées et filtrées. Ensuite, la mixture est administrée au patient un jour sur deux ; chaque dose se compose de 375 ml de lait contenant 50 à 80 grammes de graines.

Les observations consignées pendant près de trente ans au sanatorium de Jince en Tchécoslovaquie occidentale (qui fait désormais partie de la République Tchèque) indiquent que le traitement à base de lait de graines de chanvre produisait généralement des améliorations notables de l’état des patients, et se traduisait par de nombreux cas de guérison – même en l’absence de tout autre traitement, et à une époque où les repas équilibrés et nourrissants étaient rares. On suppose que la teneur élevée en acides gras essentiels polyinsaturés que l’on trouve dans la principale protéine de la graine de chanvre, l’édestine, joue un rôle important dans le traitement de la TB – on a pu démontrer que la bactérie M. tuberculosis était éradiquée plus rapidement lorsque la concentration en acide arachidonique était élevée ; l’acide arachidonique est produit dans le corps au cours du métabolisme de l’acide linoléique, présent en concentrations très importantes dans la graine de chanvre.

Recherche moderne sur le cannabis et la TB

Dans les années 1950, la recherche a commencé à démontrer les propriétés antimicrobiennes notables du cannabis, et les études sur son utilisation possible comme traitement contre la tuberculose ont pu véritablement débuter, avec des premiers résultats prometteurs. En 1960, il a été démontré que la résine de cannabis isolée inhibait la croissance de la bactérie M. tuberculosis et de divers autres agents pathogènes bactériens, même à des dilutions de 1:150 000.

La connaissance de certains cannabinoïdes en était à ses balbutiements (le CBD et le CBN ont été isolés dans les années 1940, mais le THC et d’autres cannabinoïdes ne devaient pas être identifiés avant 1964), et alors que le monde durcissait ses lois anticannabis dans les années 1960 et 1970, la recherche a commencé à stagner. Toutefois, les propriétés antimicrobiennes spécifiques du CBD ayant été démontrées, et grâce à la recherche qui s’accéléra de nouveau dans les années 1990, ce domaine d’étude finit par connaître un regain d’intérêt.

Il a été démontré que le partage de pipes à eau augmentait le risque de transmission de la tuberculose (© SmokersHighlife).

Aujourd’hui, la recherche sur les propriétés microbiennes du cannabis a permis de révéler que plusieurscannabinoïdes, le CBC, le CBG, le CBD et le THC pouvaient éradiquer les souches de la pneumonie pharmacorésistante et du SDMR (staphylocoque doré méthicillinorésistant). Une étude israélienne de 2011 menée sur des rats auxquels on a injecté la M. tuberculosis pour provoquer une encéphalomyélite auto-immune (un modèle animal de la sclérose en plaques) a révélé que le traitement au CBD permettait de ralentir considérablement la progression de la maladie. Les chercheurs ont conclu que cet effet était imputable à l’inhibition de la prolifération des lymphocytes T provoquée par le CBD, une propriété du CBD avérée dans d’autres circonstances, sans pour autant faire état de manière explicite d’un effet bactérien direct sur la M. tuberculosis, mais il est cependant possible que cela ait joué un rôle dans le ralentissement de la progression de la maladie.

La consommation de cannabis peut-elle provoquer ou exacerber la TB ?

Nous disposons de preuves substantielles démontrant le lien entre le tabagisme et l’augmentation du risque d’infection à la tuberculose, ce qui a incité certains à conjecturer que fumer du cannabis entraînait également une augmentation du risque. Pourtant, rien ne prouve que fumer du cannabis (ou utiliser d’autres méthodes pour inhaler des cannabinoïdes, comme par exemple la vaporisation) augmente directement le risque de développer la tuberculose.

D’autre part, nous disposons de preuves substantielles démontrant que la propagation de la tuberculose et d’autres maladies respiratoires contagieuses peut être facilitée par des méthodes de consommation de cannabis non sûres – le partage de pipes à eau, le partage de joints et même l’enfumage d’une voiture ou d’une pièce peuvent augmenter le risque de transmission des microbes de la tuberculose. Dans le cas de l’utilisation partagée de la pipe à eau, le risque de transmission peut être plus que doublé.

Preuves de l’augmentation du risque de TB par les pratiques de consommation partagée de cannabis

En 2003, une série de cas de TB a été enregistrée dans le Queensland, Australie, au sein d’un groupe de jeunes hommes caucasiens (une population inhabituelle pour cette maladie – les taux d’infection sont généralement plus élevés chez les Aborigènes, car avant l’invasion européenne, cette population n’avait jamais été confrontée à la maladie et n’avait développé aucune résistance naturelle. Par ailleurs, l’énorme disparité des conditions socio-économiques qui prévaut à l’heure actuelle a pour conséquence que les Australiens blancs ont un bien meilleur accès aux soins de santé, à un régime alimentaire adapté et à de l’eau propre). Après enquête, il s’est avéré que ces membres d’un groupe social très solidaire partageaient des pipes à eau entre eux. L’étude de cas a conclu que, bien que le contact au sein du foyer soit le facteur de risque le plus important, le partage de pipes à eau constituait également un facteur de risque accru.

En 2004, un groupe de 11 jeunes patients tuberculeux de Seattle, Washington, se sont avérés être liés par une consommation de cannabis en groupe. Sur 22 autres amis et proches testés par la suite, 14 (64 %) ont eu des tests cutanés à la tuberculine positifs. Après enquête, on a découvert que les membres de ce groupe social partageaient régulièrement des joints dans des automobiles et des pièces exigües (bien souvent fenêtres fermées pour cacher leur consommation illégale de cannabis), et « enfumaient » intentionnellement leur environnement – ce qui a pour conséquence que la fumée expirée était inhalée à plusieurs reprises, avec tous les microbes présents.

L’un des problèmes potentiels pour l’identification des cas liés par une consommation partagée de cannabis réside dans son illégalité persistante dans la majeure partie du monde, ce qui rend les gens réticents à nommer les autres personnes susceptibles d’être exposées à un risque – ce qui par conséquent étend ce risque à d’autres personnes hors du cercle social immédiat, par exemple aux collègues de travail et aux membres de la famille. Pour les maladies telles que la TB, contenir l’explosion de la maladie avant qu’elle ne devienne une épidémie est primordial – et ceci réside essentiellement dans l’identification et le traitement des « contacts » des cas existants. Il s’agit là d’une autre conséquence néfaste de la prohibition, et au vu de l’émergence de nouvelles souches de la maladie résistant aux traitements, d’un autre argument en faveur de la légalisation, de la réglementation et de l’éducation.

Cannabinoïdes, TB et la réponse immunitaire Th1

Lorsqu’une personne est infectée par la tuberculose, un éventail de réponses immunitaires qui définissent la progression et l’issue de la maladie est déclenché. Cette réponse immunitaire diffère selon les individus, et pour la grande majorité des humains, aucun symptôme ne deviendra jamais apparent. Nous ne connaissons pas précisément les mécanismes qui déterminent l’immunité naturelle à la TB ; il existe de multiples souches différentes de la maladie, et divers facteurs environnementaux et autres peuvent avoir une influence.

En plus du partage de pipes à eau, l’enfumage de pièces exigües et de véhicules est une méthode courante pour fumer du cannabis en société qui peut augmenter les taux de transmission de la TB (© Cannabis Culture).

Ce que nous savons, c’est que la réponse immunitaire Th1 est vitale pour lutter contre les agents pathogènes intracellulaires (les microbes qui infiltrent les cellules hôtes et s’y reproduisent, comme la TB) et que les personnes sujettes à développer les symptômes de la TB présentent une réponse immunitaire Th1 inhibée. Dans les cas de suppression de la réponse immunitaire Th1, la réponse immunitaire Th2 prend le relai. Toutefois, cette réponse immunitaire est censée lutter contre les agents pathogènes extracellulaires (comme les toxines et les parasites), et lorsqu’elle est sollicitée pour tenter de lutter contre la TB, elle déclenche en réalité une progression plus rapide et plus efficace des symptômes.

Dans plusieurs études, on a démontré le rôle de modulateurs du système immunitaire des cannabinoïdes. Plus précisément, on suppose qu’ils inhibent la réponse immunitaire Th1 tout en stimulant la réponse immunitaire Th2. Ainsi, dans les cas où l’activation de la réponse immunitaire Th1 est cruciale pour combattre une infection, comme avec la tuberculose, il semblerait qu’éviter d’utiliser du cannabis soit en fait un avantage.

Il ne fait aucun doute que d’autres recherches devront être entreprises sur les relations complexes entre le système endocannabinoïde et la réponse immunitaire, et pour découvrir comment l’utilisation du cannabis peut altérer la sensibilité d’une personne à la TB et à d’autres agents pathogènes similaires, ou son pronostic. L’effet bactéricide des cannabinoïdes revêt néanmoins un intérêt certain pour les chercheurs, et alors que la question des bactéries pharmacorésistantes est de plus en plus pertinente, il est certain que le cannabis a un rôle à jouer pour les contrôler et les gérer.

P.-S.

Cet article à plusieurs rapports avec celui au sujet de la Lèpre écrit par le même auteur.