Légalisation du cannabis : arrêtons d’instrumentaliser le corps médical dans le débat
Le Colorado et l’État de Washington viennent de légaliser l’usage "récréatif" du cannabis. Alors que le débat est latent en France, Michel Lejoyeux, psychiatre addictologue, aimerait que le corps médical ne soit plus instrumentalisé par aucun des deux camps, afin que les vraies questions puissent être posées.
http://leplus.nouvelobs.com 09.11.2012 Michel Lejoyeux
Le Colorado vient de légaliser l’usage du cannabis. Le débat sur la légalisation du haschich – qui ne s’éteint jamais – réapparaît avec force et vigueur. Le Colorado autorisait déjà l’usage médical du cannabis. Il avait reconnu comme beaucoup d’autres les effets antalgiques du cannabis. Il autorise maintenant, sans que nous sachions bien de quoi il s’agit dans les textes, un usage "récréatif".
Il existe autour du cannabis une telle pression du débat sur la dépénalisation que la réalité et la complexité des effets du produit ont du mal à être discutés. Quoi que l’on raconte de ce produit, la question sera de savoir si l’information nouvelle alimente le camp de la pénalisation ou de la légalisation.
La réalité clinique de nos services de médecine, d’addictologie et de psychiatrie, elle, ne prend pas parti. Elle nous rappelle la présence de jeunes hommes et de jeunes femmes qui présentent des troubles graves du comportement, des hallucinations, des états psychotiques très probablement induits par le cannabis. Ces états psychiatriques aigus et graves régressent quand la consommation peut être interrompue. Une autre réalité est la fréquence de syndromes de consommation régulière d’alcool, de tabac et de cannabis avec tous les critères de l’addiction à savoir l’obligation d’une consommation régulière, la perte de contrôle et les dommages physiques et psychiques.
Quand pourra-t-on vraiment parler de l’addiction dans ses aspects médicaux sans être sommé d’en tirer un argument pour ou contre la pénalisation ? Quand pourra-t-on exprimer des doutes plutôt que des certitudes ? Le débat scientifique se nourrit plus d’expériences que d’invectives. Il faudra alors décoller de la question de la toxicité pour en arriver à la compréhension de la relation individuelle au produit. Les motifs de consommation varient d’une personne à l’autre entre l’utilisation festive et la fuite dans la dépendance ou la recherche de l’oubli. Il faudra aussi mesurer l’ampleur du phénomène en toute objectivité ce qui n’est pour l’instant fait que de manière très incomplète.
S’il est une urgence aujourd’hui pour éclairer le débat, c’est celle d’une observation plus précise de toutes les addictions. Qui consomme de l’alcool, du tabac, du cannabis, qui joue de l’argent de manière addictive ? Qui est plus à risque de devenir dépendant ? Quels sont les effets de ces consommations ? Quelles politiques de prévention validées peuvent et doivent être mises en place ? Ces questions d’évaluation sont sans doute moins polémiques, peut-être moins passionnantes, mais ce n’est pas une raison pour les occulter.
Michel Lejoyeux