"Les Cannabinoïdes dans le traitement de la sclérose en plaques" (Dr. C. Vaney, Bernische Höhenklinik, Montana-Vermala)
La sclérose en plaques (MS) est l’une des maladies neurologiques invalidantes des plus fréquentes chez le jeune adulte, dans nos pays. En Suisse, environ 10’000 personnes en sont atteintes. L’origine de la MS est encore inconnue, mais on suppose qu’il s’agit d’une maladie auto-immune qui attaque les gaines de myéline des fibres nerveuses, bloquant ainsi partiellement la transmission des informations du système nerveux, notamment chez des personnes génétiquement prédisposées. Les symptômes de la MS sont multiples : au début, des troubles visuels et sensoriels, et une difficulté à marcher peuvent se manifester. Par la suite, des paralysies spastiques, accompagnées de crampes très douloureuses apparaissent, ainsi que des troubles de l’appareil locomoteur, ainsi que des atteintes de la vessie ou des troubles sexuels. Souvent, la mémoire, la compréhension, la vie affective et sociale se trouvent affectés. La maladie se développe par paliers, avec des périodes où la progression s’arrête. A ce jour, on ne connaît pas de thérapie capable de guérir la MS. Les cortico-stéroïdes (cortisone) peuvent raccourcir les poussées de la maladie, et certains autres médicaments soulagent les symptômes spasmodiques. Malheureusement, il existe de nombreux patients chez lesquels les médicaments utilisés sont inefficaces ou bien produisent des effets secondaires difficilement supportables.
Utilisation du Cannabis dans le cas de MS (études cliniques)
Certains rapports démontrent que les préparations médicinales de chanvre exerceraient une activité anti-spasmodique. A ce jour, 3 études à placebo contrôlées ont été publiées, qui ont étudié les effets du chanvre auprès de patients atteints de MS.
L’étude de Petro, (1981) effectuée sur 9 patients, a démontré une baisse du tonus musculaire, statistiquement significative, du point de vue objectif et subjectif, après la prise d’une dose unique par voie orale de 10 mg de TCH (la substance pharmacologique active du chanvre).
Dans une étude plus récente (Ungerleider, 1988), lors d’une administration à partir de 7.5 mg de THC, durant 5 jours, seules des améliorations subjectives du tonus et de la marche ont pu être constatées.
Dans l’étude de Greenberg, le THC fut administré sous forme de cigarettes contenant 1.5% de chanvre. Aucune baisse objective du tonus ne put être mise en évidence.
Dans le cadre d’une étude effectuée aux USA et en Grande-Bretagne, 112 patients ont déclaré fumer du cannabis plusieurs fois par semaine. Dans plus de 70% des cas, il a été rapporté que la consommation régulière de chanvre réduisait les spasmes musculaires nocturnes douloureux (Consroe 1997).
Brenneisen (1996) a pu documenter l’efficacité de TCH, administré par voie orale et anale, sur 2 patients, dont l’un souffrait de MS. Grâce à une meilleure disponibilité biologique du TCH par la voie rectale, le dosage de TCH était plus bas (2.5-5 mg rectal contre 10-15 mg oral).
Etude suisse sur le cannabis
(Fortissimo 1.2002)
Réduction des spasmes et amélioration de la mobilité
Les résultats de la première étude suisse sur le cannabis ont été évalués : l’extrait de cannabis standard, administré par voie orale à raison de 5 à 30 mg, produit un effet antispasmodique.
De nombreux patients atteints de sclérose en plaques ont essayé le cannabis, mais les études scientifiques sont rares.
L’augmentation du tonus musculaire dans la sclérose en plaques et les contractures douloureuses (spasmes) qu’elle entraîne font partie des symptômes les plus pénibles de la maladie. Leur traitement fait appel à la physiothérapie et à des médicaments, mais il n’est pas systématiquement efficace.
Depuis quelques années, les patients et la presse signalent de plus en plus souvent que le cannabis pourrait atténuer les spasmes douloureux, mais il n’y a eu pour l’instant que trois études scientifiques, contrôlées par placebo, évaluant l’effet du cannabis ou de son principe actif le THC (delta-9-tétrahydrocannabinol) sur un nombre relativement important de patients atteints de sclérose en plaques.
Les indications du cannabis doivent être étendues à la sclérose en plaques
A l’heure actuelle, le THC est autorisé pour traiter la perte d’appétit et les nausées chez les malades atteints du SIDA et les cancéreux, mais il ne l’est pas contre les spasmes. L’étude suisse dirigée par le Dr Claude Vaney (Clinique bernoise à Montana) avait pour but d’étudier scientifiquement, chez un grand nombre de patients, l’efficacité du cannabis contre les spasmes dans la sclérose en plaques, et de contribuer ainsi à réhabiliter en médecine, et à décriminaliser, une plante médicinale connue depuis des millénaires.
Conception de l’étude
L’étude portait sur des patients atteints de sclérose en plaques et traités à la clinique de réadaptation de Montana. Ces sujets souffraient de spasmes musculaires résistant au traitement médicamenteux et présentaient une augmentation cliniquement démontrée et mesurable du tonus musculaire dans un membre. Cinquante-sept patients ont été inclus dans l’étude et répartis de façon randomisée en deux groupes de traitement. L’un des groupes (B) a reçu pendant 10 jours un faux médicament (placebo) sans principe actif, puis de l’extrait de cannabis (THC), également en gélules, pendant 17 jours. L’autre groupe (A) a suivi une séquence de traitement inverse.
Chaque patient a dû prendre 3 gélules 4 fois par jour avec un peu de lait. La phase sous placebo proprement dite a duré 7 jours. La phase de traitement au cannabis commençait par une phase d’adaptation individuelle du dosage durant 5 jours, puis par une phase d’administration d’au moins 9 jours (2,5 mg de THC par gélule, maximum 30 mg de THC par jour). Une phase de " nettoyage " de trois jours, destinée à laisser l’organisme éliminer le principe actif, était ménagée à la fin des deux phases de traitement.
Les participants des groupes A et B présentaient les mêmes caractéristiques en termes de fréquence des spasmes, d’importance de l’hypertonicité et de démographie (rapport entre les sexes, âge, durée et type de sclérose en plaques, expériences antérieures avec le cannabis). Les patients du groupe B (placebo puis THC) présentaient des limitations plus importantes de la mobilité selon les échelles de handicap employées, mais, dans la mesure où les résultats de chaque patient ont été comparés à ses propres valeurs initiales, la différence entre les groupes ne prête pas à conséquence pour l’évaluation des effets obtenus.
Diminution subjective des spasmes
Le tonus de certain groupes de muscles a été évalué chaque jour objectivement, à l’aide de l’échelle d’Ashworth, par des physiothérapeutes indépendants spécialement formés. Les mesures sur l’échelle d’Ashworth ont montré que le tonus musculaire diminuait pendant le séjour en réadaptation, sans toutefois que l’extrait de cannabis produise un effet plus marqué que le placebo.
Afin de prendre en compte la composante subjective de la spasticité, les participants à l’étude ont tenu un journal répertoriant le nombre de spasmes musculaires au cours des différentes phases de l’étude. L’examen de ces journaux a indiqué que les spasmes étaient moins fréquents avec l’extrait de cannabis qu’avec le placebo. La perception subjective de la spasticité était améliorée par le THC.
Assez bonne tolérance
Selon leur corpulence, les sujets de l’étude ont toléré une dose quotidienne maximale réduite (7,5 mg) ou plus élevée (30 mg). Il n’y a pas eu d’effet d’accoutumance imputable à un usage antérieur du cannabis. Au contraire les patients qui avaient déjà une expérience du cannabis ont pris moins de gélules que ceux qui n’en avaient aucune.
L’examen des journaux des patients indique une fréquence des effets secondaires psychiques et physiques (altération des perceptions, angoisse et troubles de la concentration) plus élevée avec l’extrait de cannabis qu’avec le placebo. Cette différence, cliniquement significative, pourrait indiquer que les patients ont volontairement tenté d’augmenter la dose jusqu’à atteindre la limite de tolérabilité.
Au total, le nombre d’effets secondaires signalés aux infirmières était approximativement le même dans les deux phases de traitement (extrait de cannabis et placebo), mais les effets secondaires qualifiés de "graves" ont été deux fois plus nombreux dans la phase de traitement au cannabis et les incidents "sans gravité" deux fois moins nombreux qu’avec le placebo. Les problèmes les plus fréquemment signalés étaient la fatigue, les vertiges et l’euphorie ou l’altération des perceptions (qui totalisent 63% de tous les effets secondaires signalés pendant le traitement actif et 54% sous placebo).
Une meilleure mobilité avec l’extrait de cannabis
La mobilité des patients a également été mesurée, au début de l’étude et après sa conclusion, à l’aide de l’Indice de Mobilité Rivermead (RMI). Cet indice est obtenu par un questionnaire composé de quinze descriptions d’opérations motrices de difficulté croissante : plus le nombre de ces tâches que le patient peut encore accomplir est grand, plus le score est élevé. L’évaluation selon le RMI a mis en évidence une augmentation globale des performances des patients pendant toute la durée de l’étude. Cette amélioration est cependant apparue uniquement pendant la phase de traitement au cannabis, que celle-ci ait précédé ou suivi l’administration du placebo.
Pas de modification du sommeil
Aucune différence n’a été observée dans l’endormissement et la profondeur du sommeil, que ce soit entre les groupes de l’étude ou entre les phases de traitement. Toutefois, les notes très sommaires prises dans les journaux des patients ne permettent peut-être pas une évaluation plus fine (réponse binaire "oui - non" aux questions : le sujet s’est-il endormi tout de suite ? et : a-t-il dormi toute la nuit sans interruption ?).
L’extrait de cannabis ne diminue pas les performances
Les capacités cognitives et motrices des patients ont été évaluées avant et après chaque phase de traitement à l’aide de deux tests : le test Digit-Span (retenir des séries de chiffres de plus en plus longues) et le test PASAT (ajouter les deux derniers chiffres d’une série), ainsi qu’avec le test 9-Hole-Peg (exercice d’adresse) et un test de marche sur 10 mètres (encore possible pour 11 patients). Aucune différence n’a été relevée entre les deux phases de l’étude,. Sur toute la durée de l’étude, on observe une amélioration légère, mais notable pour le test PASAT. En étant conservateur, on pourrait attribuer ces progrès à des effets d’apprentissage, car chaque batterie de tests a été présentée quatre fois en tout à chaque patient.
Les tests effectués pendant cette étude ont montré que l’extrait de cannabis n’avait aucun effet négatif sur les aptitudes cognitives ou motrices des sujet, ce qui constitue un élément important pour la sécurité des patients dans leur vie quotidienne.
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Résumé
Un extrait de cannabis à teneur standardisée en THC, administré par voie orale à raison de 5 à 30 mg, a produit un effet antispasmodique démontré chez ce groupe, encore peu nombreux, de patient atteints de sclérose en plaques. Cette étude vient ainsi étayer plusieurs années d’observations faites par les patients eux-mêmes. Les effets secondaires psychiques et physiques sont restés limités et n’ont jamais constitué un risque vital. Le traitement avec un extrait de cannabis standardisé semble améliorer le bien-être général des patients atteints de sclérose en plaques qui ne répondent pas correctement aux antispasmodiques et analgésiques (médicaments contre la douleur) habituels tels que le baclofène, la tizanidine et le diazépam. Il faudra toutefois attendre quelque temps encore avant que l’extrait de cannabis standardisé puisse être autorisé comme médicament. Nous attendons avec impatience les résultats d’une grande étude britannique, qui teste la même préparation sur 660 patients atteints de sclérose en plaques. |
Texte :
Dr. méd. Claude Vaney, clinique bernoise de Montana,
conseil consultatif médical de la Société SP ;
Monika Heinzel-Gutenbrunner, Institut pour la
recherche oncologique et immunologique, Berlin ;
Dr. Andréa Gerfin, Société SP.