Luxembourg : interview de Jean-Paul Nilles, directeur du CePT

Mr Jean-Paul Nilles nous développe ici un point de vue type de la "troisième voie" : légalisation contrôlée avec de fortes limitations. Le but est le même que celui de la prohibition : contenir le problème et chercher à le réduire, mais de façon plus humaine (moins répressive) et plus réaliste : on ne cherche plus à éradiquer la plante et sa consommation, juste le trafic !


Entretien avec notre journaliste Audrey Somnard, publié le 2014-10-06

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Jean-Paul Nilles : « L’usage du cannabis n’a rien de banal »

Le directeur du CePT revient sur l’appel à légaliser l’usage du cannabis lancé par les ailes jeunes des partis politiques. Une idée pas sans risque, selon lui.

Jean-Paul Nilles est le directeur du Centre de prévention des toxicomanies (CePT). Si lui aussi considère que la pénalisation du cannabis a assez duré, il pense cependant qu’il faut des règles strictes pour un usage qui doit rester exceptionnel.

On observe un rétropédalage dans le monde concernant l’usage du cannabis. Après des décennies de répression, certains pays ont opté pour une législation plus permissive. Une bonne chose ?

Jean-Paul Nilles : Même dans les pays où il existe une forte répression, parfois même allant jusqu’à la sanction pénale, là aussi il y a des gens qui fument et qui se droguent. Et ce n’est pas seulement dans nos sociétés ouvertes que cela se passe. La consommation de drogue est une réalité, dans toutes les cultures et tous les pays. Ce serait trop optimiste de dire que l’on pourrait y échapper.

Il faut donc faire face à cette réalité ?

D’une part, si l’on dit que la répression ne fonctionne pas, il faut des règles. Je ne pense pas que cela soit le bon chemin de "normaliser" ou minimiser les problèmes qui peuvent résulter d’une consommation régulière de cannabis. Il y a des abus partout, avec des substances comme le cannabis, mais aussi avec l’alcool par exemple. Et il faut discuter pour déterminer quelles doivent être ces règles. Si on libéralise la consommation – et je ne parle pas de libéraliser le trafic – il faut dire non au marché noir et trouver quelque chose pour régler ça dans notre société. La réalité, c’est qu’il y a de la consommation et il faut se demander pourquoi. Les gens ne consomment pas forcément parce qu’ils ont des problèmes, il y a la réalité de la consommation dite "récréative". Certaines personnes aiment prendre un verre de vin après un bon repas, pour se détendre. Il y a des risques si l’on boit trop. Même chose pour la consommation des substances psychotropes.

La solution serait donc de légaliser ? Pourtant, la substance est loin d’être anodine...

Ce n’est pas parce qu’on légalisera le cannabis qu’il n’y aura plus de problèmes. De même si cela reste illicite, les problèmes demeurent. L’important, c’est de travailler avec les jeunes, bien sûr, mais aussi avec les adultes. Mais c’est encore plus important pour les jeunes, car chez les adolescents, le cerveau est encore en développement. Ils cherchent les risques, ils poussent leurs limites, et la consommation de drogue peut être pour eux une façon de faire une expérience, de trouver leur voie. Je ne crois pas que cela soit bien de criminaliser ou pénaliser ce chemin qu’ils ont choisi de prendre. Il faut travailler avec les jeunes.

Donc, dédiaboliser mais pas banaliser ?

Ce qui est important, c’est de ne pas banaliser la consommation. Car il y a des jeunes et aussi des adultes qui consomment trop et trop régulièrement. Et ces gens-là vont avoir des problèmes.

Au Luxembourg, les ailes jeunes des partis politiques ont appelé à légaliser le cannabis (NDLR : l’entente Cannabis Bündnis Luxembourg regroupe les jeunes du DP, des verts, de la Gauche, des communistes et des pirates), alors que leurs aînés sont nettement plus frileux. S’agit-il d’un conflit de générations ?

Notre génération, c’est-à-dire ceux qui sont nés après la guerre, a grandi avec une dramatisation de la consommation de cannabis. On nous a toujours dit que si l’on consommait du cannabis, on deviendrait dépendants et puis on passerait vite à l’héroïne. Ma génération et même les plus âgés ont bien intégré que c’est un danger. À l’époque, il fallait aller le chercher, le cannabis ; aujourd’hui, c’est extrêmement facile de s’en procurer. Et ça aussi, c’est un problème, car on en trouve partout. Dans les écoles, les maisons des jeunes, et c’est inquiétant pour la jeunesse. On ne peut pas dire que tous les jeunes consomment, c’est faux. Mais ce qui est vrai, c’est que parmi les consommateurs, on trouve tous les âges, toutes les couches sociales.

Que faut-il faire ?

Tout d’abord, il faut mettre autour de la table des experts du sujet, mais aussi se demander ce que l’on veut établir. Si l’on veut parler de ne plus pénaliser la consommation de cannabis, il faut évaluer les moyens qui sont à notre disposition, mais aussi s’inspirer de modèles à l’étranger. Aux États-Unis, au Portugal, en République tchèque, aux Pays-Bas, en Espagne et même en Suisse dans les grandes villes. Et ce que l’on trouve là-bas, c’est souvent une certaine forme de réglementation. Ce n’est pas libre, il n’est pas question de faire ce que l’on veut. Par exemple, la publicité ou que des grandes entreprises puissent en tirer du profit, tout cela est interdit.

Les ailes jeunes des partis proposent que l’État contrôle la vente de cannabis. Qu’en pensez-vous ?

C’est une possibilité. L’État, ou en tout cas une licence accordée, comme c’est le cas avec les pharmacies par exemple. Ils vendent des médicaments, ils veillent sur la qualité et gardent un œil sur la quantité.

C’est aussi une revendication des jeunes, que la qualité soit certifiée pour éviter de consommer du cannabis coupé avec n’importe quoi.

Le pourcentage de THC (NDLR : tétrahydrocannabinol, molécule la plus connue contenue dans le cannabis, qui possède un caractère psychotrope) dans le cannabis pourrait faire l’objet d’une régulation. On pourrait par exemple décider de ne pas dépasser les 12 %. Si le pourcentage de THC est plus haut, est-ce que l’on ne fume pas d’une autre façon ? On consomme différemment un verre de bière et un verre d’alcool fort.

Difficile de connaître à l’avance le taux de THC du cannabis que l’on achète dans la rue. C’est un peu la loterie.

En effet, même si avec le cannabis ce n’est pas aussi grave qu’avec les produits synthétiques dont on ne sait rien quand on les achète. Si on a de la "chance", on a les effets que l’on recherchait. Mais cela peut être tout à fait autre chose, c’est vraiment la loterie, oui. Dans notre société, tout le monde veut tout avoir, et tout de suite. Et pas seulement dans le domaine des drogues. On n’a plus besoin d’attendre.

Qu’en est-il de l’usage uniquement thérapeutique de cannabis prescrit par un médecin ? C’est par cela que les défenseurs de la légalisation ont commencé...

Il y a 23 États, soit environ la moitié, aux États-Unis qui ont légalisé le cannabis dans le cadre thérapeutique. On sait que cela peut être prescrit dans le traitement contre la douleur chronique notamment.

On peut se demander pourquoi, dans les années 60, le cannabis a été mis dans le même panier que toutes les autres drogues illicites. Il y a une industrie derrière, notamment celle du chanvre. Pourtant, la prohibition de l’alcool dans les années 20 n’a pas du tout marché. Pourtant, les conséquences d’un casier judiciaire peuvent être graves, notamment pour trouver un travail. Si elles n’ont pas de problème majeur de consommation, est-ce que ces personnes doivent avoir des difficultés à trouver un travail par la suite parce qu’elles ont fumé à une fête ? Est-ce que l’on a vraiment besoin de punir ? Mais il ne faut pas non plus sous-estimer les problèmes inhérents à la consommation régulière. Il faut mettre en place des systèmes de détection et d’intervention précoces.

Les formations de jeunes des partis politiques ont proposé, outre un contrôle total de l’État sur la vente de cannabis, notamment un système d’enregistrement des consommateurs et de cartes à puce pour surveiller la consommation. Une bonne solution selon vous ?

Dans ce cas-là, en effet, il faut que les utilisateurs soient enregistrés, comme c’est déjà le cas en Uruguay. Ou bien dans les "cannabis clubs" en Espagne, où les membres utilisent un certain nombre de plantes pendant l’année, mais dans un cadre strict. Au Portugal, on peut transporter du cannabis pour sa consommation personnelle, et si l’on en a plus, on doit pouvoir le justifier. Là, on a un système de détection avec l’enregistrement, mais c’est difficile à mettre en place. Le problème va se poser pour les jeunes de moins de 18 ans qui n’auront pas accès à ce système et qui se tourneront peut-être vers le marché noir. Il faut donc insister sur la prévention et l’éducation.

Que l’État contrôle la vente de cannabis, c’est aussi couper l’herbe sous le pied aux trafiquants et créer une nouvelle manne de revenus...

C’est un peu le paradoxe et le problème aux Pays-Bas. On peut consommer du cannabis dans un coffee shop, mais la grande question est "d’où provient ce cannabis ?". L’État néerlandais ferme les yeux. Au Colorado, on peut se demander si on a juste légalisé pour gagner de l’argent sur le cannabis. L’État gagne beaucoup d’argent sur l’alcool, le tabac, alors pourquoi pas sur le cannabis ? Mais cela ne peut pas devenir un autre marché, car il faut toujours garder à l’esprit la protection de la jeunesse.

Légalisation, mais dans le même temps encadrement très strict, donc...

Il faut que la consommation de cannabis reste exceptionnelle, il n’est pas question de le consommer partout, dans les lieux publics. Ça ne peut pas être "normal" de fumer partout. C’est la même chose qu’avec l’alcool. Si je bois de l’alcool dès le matin, est-ce normal ? Non. C’est la même chose quand je vois des jeunes qui fument du cannabis dès le matin. Les jeunes cherchent leurs limites. De 50 à 60 % des gens ont essayé au moins une fois. La plupart n’ont pas eu les effets escomptés et n’ont pas recommencé.

N’est-ce pas dangereux de légaliser et de pousser les jeunes à aller vers plus de danger encore ?

Le cannabis est partout, je ne crois pas qu’ils cherchent plus. Je ne pense pas que consommer deviendra un acte normal, comme avec l’alcool, finalement. Cela ne peut pas devenir normal.


Effets.

Selon le site du ministère de la Santé, les effets du cannabis varient d’une personne à l’autre, d’une situation à l’autre et dépendent de l’état psychique initial du consommateur.

Les effets possibles sont : sensation de relâchement et de paix intérieure, perception temporelle altérée, intensification des perceptions acoustiques et visuelles, fortes sensations de soif et de faim, augmentation de la tension artérielle, accélération du rythme cardiaque et du pouls, troubles de la mémoire à court terme, diminution de la réactivité, entre autres.

Jean-Paul Nilles. Le directeur du CePT a étudié la pédagogie et les sciences de la communication. Après avoir passé près de 35 ans en Autriche, il revient au Luxembourg, où il reprend les rênes du CePT le 1er janvier 2013, succédant à Thérèse Michaelis, l’ancienne directrice partie à la retraite.

État des lieux.

Le cannabis reste de loin la drogue la plus consommée au monde : 180,6 millions de personnes (3,9 % de la population mondiale) en consommerait. Le Luxembourg, où le cannabis n’est pas dépénalisé mais décriminalisé, compterait plus de 20 000 fumeurs de joints. Aucune peine d’emprisonnement n’est prévue pour la consommation simple ou la détention pour usage personnel de cannabis. Si une personne est arrêtée en possession de cannabis, et si c’est seulement pour sa consommation personnelle, elle encourt une amende allant de 250 à 2 500 euros.

Cannabis Bündnis. Déi Jonk Gréng, la Jeunesse démocrate et libérale, Jonk Lénk, Déi Jonk Kommunisten et Jonk Piraten ont présenté leurs arguments pour la mise en place d’un projet global destiné à faire évoluer les mentalités, mais avant tout pour voir les pouvoirs politiques se pencher une bonne fois pour toutes sur la question du cannabis. Dans ce contexte, l’entente Cannabis Bündnis Luxembourg revendique le fait que fumer du cannabis est « une réalité qui échappe au contrôle de l’État ».

Définitions :

Le cannabis désigne une plante à partir de laquelle trois formes de drogues sont produites :

- la marijuana (herbe), produite à partir des fleurs et des feuilles séchées

- le haschisch (shit), résine pressée

- l’huile de haschisch

La substance psychotrope, le tétrahydrocannabinol (THC), est présente dans la plante de cannabis. La marijuana, le haschisch et l’huile de haschisch se différencient essentiellement par leur concentration en THC.


En marge de cet article, voici un commentaire qui, je pense, apporte sa petite plus-value.

Commentaires (1 posté) à ce jour :

cannabis sur 2014-10-07 16:15:14

C’est justement parce que le cannabis n’est pas une substance anodine qu’il faut légaliser. Car la légalisation n’est pas une dépénalisation. Légaliser, ce n’est pas tout permettre, c’est au contraire contrôler la qualité du cannabis et limiter sa consommation (aux mineurs par exemple comme le tabac et l’alcool). Dans le contexte actuel de répression, l’État n’a aucun contrôle car le marché est clandestin. Tout le monde peut vendre, acheter et consommer. Et la consommation des mineurs explose depuis des décennies. Il est temps que ça change !

P.-S.

L’idée est : si on impose des contraintes de fichage et de prix, cela ne marchera pas (exemple des Pays-Bas : la carte de consommateur a redonné naissance au trafic de rue. Il y a eu un rejet massif de cette pratique qui a obligé son abandon).

Le prix s’il est trop élevé, obligera la même réaction. En revanche, si le prix de l’herbe est très bas, il y aura écroulement du marché noir. La peur est qu’avec une herbe pas chère, on encourage son accès et sa consommation, ce qui est l’inverse du but visé. On peut donc anticiper pour ceux qui adoptent le point de vue de Jean-Paul Nilles, que l’on vende de l’herbe pas chère mais limitée en quantité avec un énorme contrôle des personnes.

Ce n’est pas garanti que cela fonctionne car les gros consommateurs se retourneront alors sur le marché noir pour compenser leur consommation et celui-ci trouvera donc une niche pour subsister ! Un casse-tête politique qui démontre que cette vision des choses cherche à tout prix à contrôler fortement les consommateurs. Or, on sait que ce n’est pas du tout ce qu’ils veulent ! Ils comprennent bien qu’il faut protéger la jeunesse, mais désirent plus de liberté quand cela concerne des adultes ! Plus de liberté sur la culture, sur la création de nouvelles variétés et sur le droit d’en faire des industries. Là encore, se pose le problème d’un accès possiblement facilité en cas de cultures intensives.

Enfin, la limitation du taux de THC est aussi une question épineuse. Les 12 % max de THC proposés sont trop bas. 16 % serait un compromis intelligent en faisant en sorte qu’il existe aussi de la 8 et de la 12 % car ce n’est pas tous les consommateurs qui réclament des produits forts. Et beaucoup de personne parmi ceux qui aiment le THC fort, le préfèrent avec beaucoup de CBD qui en annule certains effets néfastes (effet plus high).

Je ne suis pas luxembourgeois, je me mêle peut-être de quelque chose qui ne me regarde pas, toutefois le problème que connait le Luxembourg est récurrent dans la plupart des pays du monde qui se posent les mêmes questions au sujet de la légalisation.