Maroc : souvenirs du temps où la France réglementait la "Régie Marocaine des Kifs et Tabacs".

Nous relayons cet article de notre confrère Sensi Seeds !


Par Sylent Jay

Publié le 10 octobre 2013

http://sensiseeds.com/fr/blog/le-ca...

Le cannabis sous le Protectorat Français au Maroc

La culture du cannabis a commencé au Maroc dès le 15e siècle dans la région du Rif, et peut-être même encore plus tôt que cela, lorsque les premiers immigrants arabes sont arrivés dans le pays au 7e siècle. Celui-ci était alors généralement enclin à cultiver du cannabis, pour consommation locale aussi bien que pour exportation dans les régions voisines.

Photo : Fumeur de Kif

L’influence européenne

Ce n’est qu’en 1912, après la Conférence d’Algesiras, lorsque le pays a été divisé en deux territoires distincts, la partie nord sous Protectorat Espagnol, et la partie centrale sous Protectorat Français, que la régulation du marché du cannabis a commencé à être passée au crible.

Alors que la partie du pays gouvernée par l’Espagne a généralement bénéficié de clémence quant à la culture du cannabis, les territoires français en revanche, n’ont pas été si chanceux.

Entre autres, il a alors été décidé que la « Régie Marocaine des Kifs et Tabacs », une société publique multinationale à capitaux français, aurait le pouvoir de décision concernant toutes affaires en relation avec la vente et l’achat de tabac et de cannabis sur les territoires dépendant du Protectorat Français.

En conséquence, la culture du cannabis et la fabrication de produits dérivant du cannabis fut interdite en dehors du quartier général de la Régie situé à Tanger, qui était responsable de la transformation des produits bruts en tabac à fumer, kif ou hash, destinés à être distribués dans des régions choisies avec soin. Cependant le gouvernement français s’est montré inquiet de la situation, surtout compte tenu du fait que les montagnes du Rif, dans lesquelles la culture du cannabis a toujours été florissante, se trouvaient sous le Protectorat Espagnol, et échappaient donc au contrôle des autorités françaises. De plus, Tanger, avec le temps, est devenu le rendez-vous de tous les mercenaires, trafiquants d’armes et autres dealers de drogue, ces derniers ayant même expédié les premières cargaisons de hash marocain vers l’Europe.

En 1916, la politique de prohibition du cannabis appliquée en France Métropolitaine fut officiellement mais « mollement » étendue aux départements et territoires d’outre mer ainsi qu’aux colonies françaises, et donc également au Maroc. Ce changement, qui n’était en fait qu’une description de la situation telle qu’elle était depuis bien longtemps, n’a eu qu’un impact relatif, surtout considérant que l’autre moitie du pays bénéficiait d’une politique plus que clémente de la part du gouvernement espagnol.

La ronde des Dahirs

C’est pourquoi le 12 Novembre 1932, un Dahir (décret en provenance des autorités marocaines) fut publié, approuvé par le gouvernement français ainsi que le sultan, afin que la législation en place devienne partie intégrante et officielle du système marocain. Le document couvre non seulement le marché du cannabis, mais aussi celui du tabac, les assimilant d’ailleurs fréquemment en les faisant dépendre des mêmes règles.

Source : http://photographies.db.over-blog.com. Fumeur de Kif

Dans le chapitre traitant de la culture et du commerce, il est indiqué :

Art.43. – La culture du chanvre à kif est prohibée dans toute l’étendue de la zone française de l’Empire Chérifien.

Toutefois, la régie pourra faire cultiver du chanvre à kif pour ses propres besoins, en délivrant, a cet effet, des permis spéciaux à tels agriculteurs qu’il lui plaira de designer.

Concernant la vente de produits contenant du tabac ou du cannabis (tels que le tabac à fumer, le kif ou le hash) :

Art. 46. : Toute licence ou autorisation de vente délivrée par la régie des tabacs est attribuée à une personne nominativement désignée, pour un temps limité, en vue de la vente dans un local déterminé. En dehors de ces trois conditions de personne, de temps et de lieu, la vente du tabac constitue un acte illicite, qui sera poursuivi par tous moyens de droit.

En d’autres termes, la politique autour du cannabis du Protectorat Français au Maroc était similaire a de nombreux niveaux a celle observée par exemple dans les Pays Bas.

Le document fait même mention de vendeurs ambulants, aussi autorisés à vendre avec une licence (Art.56. – Les vendeurs ambulants seront assimilés aux débitants. Ils devront être munis d’une licence ou autorisation de vente.), le suivi des acheteurs qui n’est pas sans rappeler le peut-être-à-venir (ou non) « Weed Pass » hollandais (Art. 51. – Les débitants sont tenus de conserver soigneusement par devers eux, avec obligation de les représenter à tout agent de la régie dument qualifié, le « livret de débitant » dont ils ont été munis, ainsi que les bulletins de livraison ou laissez-passer qui leur ont été délivrés lors des levées de produits faites par eux pendant les deux dernières années au moins.), et finalement, établit des limites plus que généreuses en termes de quantités possédées et cultivées (Art. 86. – […] Toutefois, les infractions constatées à la charge des sujets marocains, sans que des français ou étrangers soient auteurs coauteurs ou complices, seront de la compétence des juridictions chérifiennes, dans le cas de saisie de moins d’un kilo de tabac ou kif (bruts, en cours de fabrication ou fabriqués), ou dans le cas de culture de moins de cinquante pieds de tabac ou kif.).

Photo : Dahir

La prohibition contre-attaque

Ce Dahir publié en 1932 a fait l’objet de nombreuses modifications, généralement afin de clarifier certains détails ou pour traiter de cas spéciaux. Malheureusement, le Dahir du 24 Avril 1954 a finalement mis fin à cette période semi-prohibitionniste en rendant tous les articles traitant de la culture ou vente du cannabis invalides, ne laissant aux cultivateurs du territoire marocain que la culture du tabac en guise de consolation.

En avril 1956, Le Maroc obtient l’indépendance, mettant fin aux protectorats espagnols et français, et la prohibition mise en place par les français est alors étendue aux territoires précédemment gouvernés par l’Espagne, provoquant la colère de milliers de cultivateurs.

A partir de ce moment et jusqu’aux jours présents, l’industrie du cannabis au Maroc a continuellement oscillé entre tolérance sélective au service du gouvernement et pure et simple illégalité, et le pays est parvenu à devenir le plus gros fournisseur de hash du monde, battant l’Afghanistan et le Liban, tout en menant des opérations de saisie spectaculaires dans les années 90, sous la pression de l’Union Européenne.

Les discussions actuelles concernant une possible proposition de loi qui pourrait instaurer une politique similaire à celle appliquée durant le protectorat Français – seulement sur certains points, espérons – constituent un espoir pour le marche du cannabis légal au Maroc.

Pour en savoir plus sur les discussions actuelles sur la législation du cannabis au Maroc, cliquez ici.

Sylent Jay "Ce n’est pas parce qu’ils sont beaucoup à avoir tort qu’ils ont raison". View all posts »