"Cannabis : la troublante vérité que la France refuse de voir" par Le Bilan

C’est un gros, très long, article qui m’a pris beaucoup de temps à l’étudier et vous le reproduire ... Bonne lecture !


Publié le 06 juin 2015 par Par Benoit Delrue - La Redac

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Cannabis : la troublante vérité que la France refuse de voir

Les principaux acteurs du débat national esquivent, par commodité intellectuelle, toute enquête approfondie de son univers. Ses opposants les plus féroces, tenants d’une « tolérance zéro » à son égard, comme les fervents défenseurs de sa légalisation, préfèrent tomber dans la caricature. Rares sont les analyses sur la réalité sociale du cannabis, qui est pourtant révélatrice tant du produit lui-même que de la société dans laquelle nous vivons. Etant donnée l’ampleur de son usage dans notre pays et dans le monde, ou des réseaux qui la structurent, la marijuana vaut bien un article de fond.

La France est la première consommatrice de cannabis en Europe. Le fait ne date pas d’hier, mais vient d’être à nouveau confirmé. L’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), qui rendu public ce jeudi 4 juin son rapport annuel 1, souligne plus que jamais la place particulière que prend le chanvre indien dans l’univers des drogues, et la place particulière occupée par l’hexagone dans ce domaine.

D’une part, le cannabis est, de très loin, le psychotrope illégal le plus consommé dans les pays européens, et concentre l’essentiel des moyens mis en œuvre contre les drogues illicites. Sur l’ensemble des infractions constatées liées aux stupéfiants, plus de 60% concernent la drogue verte ; plus impressionnant encore, elle représente 80% des saisies réalisées par les divers services de police de l’Union européenne. D’autre part, la France est, depuis les années 1990, en tête des usagers de cannabis. La substance, selon le même rapport 2015 de l’OEDT, a été essayée par 40,9% des Français de 15 à 64 ans, les plaçant loin devant leurs homologues danois, espagnols et néerlandais. Chez les tranches d’âge les plus jeunes, le phénomène est d’autant plus fort : 22,1% des 15 à 34 ans ont fumé un joint au cours des douze derniers mois, quand la moyenne européenne s’élève à 11,7%.

Ces statistiques ne peuvent être exactes à 100%, mais sont issues d’un sérieux travail de recoupement de plusieurs enquêtes de fond. L’étude comparée que nous pouvons en tirer révèle, si besoin était, l’ampleur monumentale de la question de la marijuana, tout particulièrement en France. La problématique mérite de s’y attarder, mais force est de constater que la discussion dans notre pays tourne court, tant elle se résume à des postures caricaturales. Sans prétendre établir toutes les grandes vérités sur le sujet, notre article se concentrera sur le comportement des principaux acteurs du débat, notamment dans leur confortable esquive de la réalité sociale.

Le débat de sourds

Répression ou légalisation : la controverse sur le cannabis se résume à deux bataillons bien tranchés, où chacun campe sur ses positions. Cette polarisation n’est pas inintéressante ; elle est infiniment plus enrichissante qu’un quelconque unanimisme. Mais elle permet, à chaque parti du conflit d’idées, d’éviter soigneusement de procéder à l’analyse structurelle d’un phénomène dynamique. Tour d’horizon des positions.

Tolérance zéro, réflexion zéro

La volonté affichée par les dirigeants politiques, de tous bords ou presque, est claire et unanime : toute remise en question de la politique pénale à l’égard de la drogue verte est exclue. Et cela est d’autant plus vrai chez ceux qui sont au pouvoir.

Au Parti socialiste, le débat a animé une partie de la campagne des primaires 2. La position officielle du parti, sous l’égide de Martine Aubry, n’était d’ailleurs pas contradictoire avec la contribution de l’ancien ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant, demandant l’établissement d’une « filière de production et d’importation transparente sous le contrôle de l’Etat »3. Mais plus la perspective de gouverner approchait, et moins les dirigeants socialistes se sont prononcés pour une remise en cause des règles établies. Des six candidats à la candidature, seule la maire de Lille se déclarait favorable à la « dépénalisation », évitant soigneusement d’évoquer une véritable légalisation. Arnaud Montebourg rétorquait qu’il « n’avait pas envie que nous soyons dans un pays où il est autorisé d’utiliser des drogues, fussent-elles douces », tandis que pour Manuel Valls, « être de gauche c’est lutter contre toutes les dépendances possibles et la drogue, quelle qu’elle soit, est une dépendance ». Fidèle à lui-même François Hollande cherchait à tenir une position non tranchée, qui ne bouscule personne : « Il faudra changer de législation, oui. Est-ce qu’il faut maintenir l’interdit ? Je l’affirme. »

Depuis leur arrivée au pouvoir, les socialistes ne se sont pas risqués à remettre le débat sur la table. Seul le ministre de l’Education nationale, Vincent Peillon, s’est dit étonné, le 14 octobre 2012, « du côté un peu retardataire de la France » sur ce « sujet majeur », affirmant sa position pour la « dépénalisation » 4. La réaction fut sans appel : François Hollande et le Premier ministre Jean-Marc Ayrault l’ont immédiatement recadré, si sévèrement que le ministre leur a soumis sa démission 5, sans qu’elle ne soit acceptée. Cécile Duflot, alors ministre du Logement et secrétaire nationale d’Europe-Ecologie les Verts, avait affirmé sa solidarité envers son collègue, avant que le sujet ne repasse au second plan. Depuis, le cas Peillon n’a pas fait d’émules : ni chez les socialistes, où Martine Aubry a récemment changé sa posture pour un soutien inconditionnel à l’action de François Hollande, ni même chez des Verts qui portent de plus en plus mal leur nom. Les députés écologistes ont bien déposé, en janvier 2014, une proposition de loi « autorisant l’usage contrôlé du cannabis », mais ils l’ont fait sans bruit, et ont relégué la problématique au dernier plan de leurs considérations. Placé et De Rugy militent activement pour leur entrée au gouvernement, et ne font aucune vague ; quand Duflot et Bayou, « aile gauche » d’EELV, concentrent toutes leurs critiques sur l’aspect « libéral » de la politique économique du gouvernement. Au Front de Gauche, notamment au Parti communiste français (PCF), les représentants se gardent bien d’affirmer une ligne précise sur le sujet, excluant dès lors la remise en question réelle de la politique pénale sur le chanvre indien.

Moins emblématique, dans l’illustration de l’unanimisme politique, que l’évolution des postures à gauche, la ligne de la droite conservatrice est connue sur le sujet et ne souffre d’aucun millimètre d’écart. Au RPR, puis à l’UMP, enfin chez Les Républicains (LR), les représentants font dans la surenchère, demandant régulièrement à la gauche de « s’expliquer » dès lors qu’une voix propose de débattre du sujet. La position de la « tolérance zéro », mise en place par Nicolas Sarkozy, est confortée par l’ensemble des dirigeants LR actuels – d’autant plus qu’elle a été strictement appliquée par les ministres de l’Intérieur successifs, Manuel Valls puis Bernard Cazeneuve. Le président de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde a cependant adopté une posture iconoclaste, se voulant plus libéral que conservateur, en s’affirmant pour la dépénalisation 6. Mais cette position personnelle est loin d’être celle de son parti, dont les autres personnalités, comme Rama Yade 7, mènent un réquisitoire catégorique contre le cannabis. Au Front National, où l’on exalte une nation et une jeunesse purifiées, la « tolérance zéro » est l’opinion immuable 8, dans le sillage donc de Sarkozy et Valls.

Par ailleurs, il est utile de préciser que ceux qui se veulent les plus soucieux de la « santé des Français » sont généralement les plus fervents défenseurs des pratiques traditionnelles de notre pays, au premier rang desquelles, la consommation d’alcool. Ainsi, le gouvernement de Valls-la-vie-saine met en place la libéralisation de la licence IV, par le biais de la loi Macron. De nouveaux débits de boisson, autorisés à vendre les liquides aux degrés les plus élevés, pourront donc ouvrir aux quatre coins de la France avec bien plus de facilité.

Enthousiasme niais

Avec l’évolution des législations à l’étranger, tout particulièrement chez le « modèle » états-unien, les partisans d’un changement de politique à l’égard du cannabis se font davantage entendre. Néanmoins, face aux pouvoirs publics qui font bloc, et à leur extrême sensibilité sur le sujet, les défenseurs d’une intégration légale de la marijuana se sont habitués à des postures souvent négligentes.

En France, l’acteur historique de la promotion de la légalisation est le Collectif d’information et de recherche cannabique, fondé en octobre 1991. Plus connue sous le nom de Circ, cette association de « recherche » fait peu de cas des méthodes scientifiques dans sa défense inconditionnelle du chanvre indien et de sa molécule active, le tétra-hydro-cannabinol – le fameux THC. Sur la page de son site consacrée aux « propriétés médicales » de la marijuana 9, le lecteur peut trouver pêle-mêle des descriptions de la composition chimique du produit, un exposé enthousiaste des effets ressentis après l’aspiration d’une bouffée, ou une longue liste des bénéfices pour la santé. Selon le Circ, le THC déborde de vertus pour celui qui en consomme, en plus de celles effectivement connues pour la stimulation de l’appétit et l’atténuation du glaucome : « réduit la douleur », « réduit l’anxiété  », « réduit la nausée », « aide les asthmatiques à respirer », « lutte contre les radicaux libres responsables du vieillissement cellulaire », « 20 fois plus anti-inflammatoire que l’aspirine ».

Arborant un clown hilare pour logo, et affichant en titre de page d’accueil « le cannabis, ce fléau qui fait rire », le Circ fait peu de cas des possibles effets négatifs de la substance pour la santé. Organisant depuis 1993 l’ « appel du 18 joint », une petite manifestation enfumée et enjouée pour la légalisation à Paris, l’association défend avant tout « l’usage récréatif  », enjoignant tous les fumeurs à la rejoindre, mais s’appuie sur tous usages thérapeutiques pour défendre sa cause. Ses animateurs et auteurs déroulent sans mal leur discours, appuyés par la méconnaissance réelle des pouvoirs publics pour la drogue douce ; politiciens, officiers et juges confondant généralement le shit et la weed, l’indica et la sativa, le stone et le high, l’énorme buzz et le stick, le vapo et le bang, l’hélicoptère et la tulipe, et d’autres repères fleuris bien connus des adeptes. Bien sûr, le Circ n’est pas la seule association existant en France, d’autres existent en plus d’un nombre considérable de sites dédiés, tantôt humoristiques, tantôt pseudo-scientifiques ; tous sont déterminés à ne pas tarir d’éloges à l’égard de leur plante préférée.

Les défenseurs du chanvre indien ont reçu, fin 2014, un soutien de poids et totalement inattendu. Le Monde, le quotidien des élites par excellence, a signé le 19 décembre un éditorial intitulé simplement « Cannabis : pour la légalisation » 10. Deux pleines pages sont ensuite consacrées aux « bénéfices objectifs » d’une telle mesure 11, s’appuyant sur une étude économique produite par Terra Nova, le think-tank libéral de gauche. Partant du constat selon lequel « la politique de répression est en échec en France », des projections sont faites selon trois scénarios : la dépénalisation de l’usage, la légalisation dans un cadre concurrentiel – ce que font les Etats-Unis – et la légalisation par un monopole public de production et de vente – ce que fait l’Uruguay. C’est d’ailleurs, dans la conclusion de l’article, cette troisième option qui est présentée comme la plus avantageuse, tant en termes de recettes économiques pour l’Etat, estimées à 1,647 milliard d’euros annuels, que pour la politique de santé publique, avec une prévention renforcée.

Ayant le mérite de bousculer le débat national, les théories sur lesquelles l’étude se base sont toutefois pour le moins abstraites. Partant d’un prix actuel en circulation de 6 euros le gramme, quand il est bien plus élevé au détail, l’enquête considère que le gonflement rapide du nombre d’usagers quotidiens (de 10 à 70%) que provoquerait la légalisation ne serait, au final, pas un danger pour la santé des Français. Après cette publication, la droite demanda des « explications  » au gouvernement, qui prît immédiatement ses distances, façon « not in my name ». Cette attitude guignolesque n’est pas une invitation, pour ceux qui défendent l’usage autorisé du cannabis, à la rigueur réflexive.

Troublante réalité sociale

Dans la discussion peu constructive, voire la relégation au dernier plan des préoccupations, dont le cannabis fait l’objet, chacun nie donc les aspects les plus négatifs de la réalité. Les disciples de la « tolérance zéro » s’obstinent à ne pas voir le gouffre béant entre l’intention affichée, la réduction du nombre de consommateurs, et le résultat constaté, l’usage de plus en plus répandu au sein de la population. Les partisans de la marijuana, généralement immodérés, se refusent quant à eux à considérer les risques réels de l’exposition prolongée du corps au THC. Nous allons donc sortir de ces postures simplistes et de cette polarisation, pour prendre en compte les aspects les moins traités du phénomène, malgré leur importance majeure.

L’omniprésence culturelle

Le quasi-unanimisme politique sur le cannabis présente un pendant tout à fait opposé, dans le monde artistique : l’omniprésence, voire la mise en valeur, de la fumette. Se voulant, tantôt reflets de la réalité, tantôt décomplexées ou humoristiques, les plus grosses productions ont intégré depuis longtemps l’usage du cannabis dans la constitution des personnages. Les films et séries voulant traiter sérieusement du sujet des drogues se concentrent sur les substances les plus « dures » : crack, méthamphétamine, héroïne. Le cannabis est, de fait, complètement banalisé ; même les productions au public le plus large, comme Plus belle la vie 12, abordent le sujet avec légèreté. Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne : les stars du show-business sont particulièrement consommatrices, y compris celles adoubées par les adolescents, parfois même dans les cérémonies officielles 13. Certains personnages, parmi les plus charismatiques de l’univers cinématographique récent, ne rechignent pas à fumer : le Dude 14 des frères Coen ou le Gandalf de Peter Jackson, par exemple.

Un univers entier est consacré au cannabis, ou du moins à l’état d’esprit très « cool » qui lui est lié. Harold & Kumar 15, How High 16, That 70’s show 17, En cloque mode d’emploi 18, Jay & Bob contre-attaquent 19, sont avec bien d’autres des œuvres emblématiques pour une partie considérable des jeunes générations. Souvent déjantées et absurdes, les mésaventures qui arrivent aux fumeurs à l’écran ne sont pleinement appréciées qu’avec un bon spliff. Ces films et séries s’inscrivent dans une production artistique plus large, que l’on retrouve notamment dans la musique (jazz, rock progressif, reggae, électro, rap 20…), et destinée en premier lieu à la communauté des fumeurs de joints. Ces derniers se retrouvent, socialement, par des pratiques collectives et des gestes communs. L’apprentissage de l’acte de fumer ou de rouler, les jeux des devinettes ou des capitales pour faire tourner le pétard, les consommations plus originales comme la soufflette sont autant de comportements fondateurs sociologiquement ; par leurs propres habitudes, les adeptes nourrissent un attachement social à la consommation de cannabis. Au-delà de ce premier cercle de fumeurs réguliers, qui font d’ailleurs parfois découvrir leurs pratiques aux extérieurs en s’amusant de leur relative ignorance, il existe bien sûr un spectre plus large de consommateurs occasionnels qui reproduisent, peu ou prou, les pratiques des plus aguerris.

Outre ses déclinaisons artistiques et sociologiques, le phénomène culturel des fumeurs de ganja se développe par la facilité à se procurer le matériel nécessaire à la consommation – en dehors du produit lui-même, que nous verrons plus loin. Les meilleurs briquets pour effriter le haschich, les grinders pour moudre l’herbe et les douilles, à utiliser seules ou en bang, se trouvent chez tous les bons buralistes ; et il n’est pas un bureau de tabac, en France, qui ne vende des feuilles longues, des rouleaux de papiers ou des blunts aromatisés. Pour ceux qui souhaitent faire pousser eux-mêmes leurs plants de canna, les growshops se sont multipliés ces dernières années dans toutes les grandes villes, proposant l’équipement le plus efficace pour reproduire, dans son placard, les conditions climatiques des tropiques. Dès lors, l’hypocrisie des pouvoirs publics apparaît dans toute sa splendeur. La volonté affichée de mettre fin à la consommation de cannabis est sévèrement infirmée par le pullulement, dans le marché légal, des points de vente proposant tout ce qui est utile à la fumette – et qui, en dehors de la marijuana, devient franchement inutile. L’étude élémentaire du développement de ce marché apporte une double constatation : contrairement à ce qu’ils prétendent, les gouvernements et services de l’Etat ne mettent pas tout en œuvre pour freiner le phénomène, loin de là. Et les politiciens, directeurs publics et autres fonctionnaires d’Etat sont, et ce n’est pas vraiment une surprise, totalement assujettis aux intérêts économiques des grands capitalistes, par exemple Vincent Bolloré – le B de OCB.

Les dangers réels

Les études médicales les plus fournies, menées sans a priori par des chercheurs rigoureux, révèlent toutes les risques réels pour la santé que constitue l’usage répété ou continu du cannabis. Les fonctions cognitives, en premier lieu la mémoire, sont particulièrement affectées – d’autant plus lorsque le premier joint est fumé tôt 21. Le cannabis entraîne une perte de motivation qui peut prendre des proportions majeures. Enfin, les risques d’entraîner des troubles de la personnalité chez ceux qui en consomment le plus, ou qui ont des prédispositions à ces perturbations, sont réels. Le tableau idyllique, peint par les plus fervents passionnés de la marijuana, est donc clairement démenti par les enquêtes scientifiques les plus conséquentes. Publiée en octobre dernier, l’étude du professeur Wayne Hall 22 précise l’ensemble des conséquences et de leurs probabilités, suite à un travail réalisé auprès de fumeurs plus ou moins réguliers durant vingt ans, entre 1993 et 2013. Mais les risques pour la santé ne sont pas les seuls dangers inhérents à la consommation.

La plupart des fumeurs réguliers y conviennent : se procurer du cannabis peut devenir une vraie galère. De multiples réseaux parallèles de production et de distribution existent, et aucune caractéristique spécifique ne saurait s’appliquer à tous ; cela dit, le prix au détail du cannabis a largement gonflé, passant en une quinzaine d’années de cinq à dix euros le gramme en moyenne. La France est dotée d’une production locale, organisée souvent par une poignée de particuliers, qui alimente une partie de la distribution et de la consommation ; la production étant limitée par les surfaces, forcément réduites pour échapper au regard de la police, les cercles de ventes qui en résultent sont restreints et réservés aux proches et aux plus initiés. Le gros de la vente en France provient, pour parti des Pays-Bas sous forme d’herbe, et essentiellement du Maroc sous forme de résine. Le transport et la vente des grandes quantités fumées en France sont organisés par les mafias ; ceci constitue sans aucun doute le plus grand de tous les marchés illégaux de l’hexagone, et fait vivre des milliers d’individus et de familles. Pris, à juste titre, pour un business juteux davantage que pour un service public, tous les moyens sont bons pour maximiser les profits. Les produits vendus, sous forme de weed ou de shit, sont donc régulièrement humidifiés et coupés pour en alourdir le poids, diminuant largement sa qualité, et provoquant parfois des dommages bien plus néfastes sur la santé que la seule fumée du cannabis consumé.

Néanmoins, contrairement à l’argument avancé par ses partisans, la légalisation ne règlerait rien au problème du crime organisé. Bien sûr, pour les consommateurs de cannabis, ce serait un soulagement de ne pas avoir à recourir aux vendeurs des réseaux où l’arnaque n’est jamais loin, ou de ne plus risquer de passer par de longues périodes de diète forcée en raison d’un tarissement de l’approvisionnement. Mais la réalité sociale des mafias dépasse largement la question du cannabis. Ce n’est pas parce que le chanvre est illégal qu’elles pullulent dans les banlieues, contrôlant même parfois certains quartiers ; les mafias existent avant tout par l’exclusion sociale, par la condition de privation d’emploi légal dans laquelle sont maintenues des millions de familles aujourd’hui. Naturellement, personne ne propose de transformer en fonctionnaires tous les revendeurs du cannabis, les conducteurs de go-fast et les piliers de halls d’entrée.

La légalisation ne résoudra donc pas le premier des paradoxes du système capitaliste contemporain : alors qu’une poignée de milliardaires croule sous une fortune à la croissance ultra-rapide, dix millions de travailleurs sont au chômage. Il faut donc envisager toutes les conséquences réelles que prendrait l’adoption d’une telle mesure. Face à l’essor d’un marché légal, les mafias chercheront à concurrencer par deux moyens : proposer un prix plus bas ou des quantités plus élevées, en mettant une pression accrue sur un réseau déjà tendu où les bénéfices des petites mains sont les miettes des plus puissants ; ou proposer d’autres produits à la vente, qui pourraient devenir plus attractifs pour leur interdit devenu exclusif : cocaïne, ecstasy et bien d’autres opiacés ou créations chimiques. Ces produits présentent un risque pour la santé autrement plus important que le cannabis ; et exposeraient leurs vendeurs à un engagement plus grave encore. Loin d’ « apaiser les quartiers », la légalisation prise isolément, donc s’appliquant dans le système capitaliste actuel, telle qu’elle est défendue par les aficionados du chanvre, pourrait donc les plonger dans une atmosphère un peu plus infernale.

Haschich et classes sociales

Pour finir notre exposé d’une situation sociale méconnue, nous allons adjoindre aux phénomènes présentés un prisme social, une démarche qui est quasiment inexistante dans l’étude du cannabis, ou des drogues en général. Pourtant, les conditions d’existence – la famille, le lieu de vie, l’environnement scolaire, les repères, les possibilités – matricent largement le rapport des individus vis-à-vis de la marijuana. La consommation, les moyens de procuration, les habitudes sont profondément différentes selon le milieu social, dont la définition réelle repose moins sur des catégories toujours floues que sur des classes bien nettes. Pour rappel, Le Bilan distingue en France quatre grandes classes sociales fondées sur le rapport à la production. Elles sont la petite bourgeoisie (patrons d’entreprises modestes, professions libérales comme avocat ou médecin), la grande bourgeoisie (millionnaire ou milliardaire, propriétaire des grandes entreprises, vraie classe dominante), la classe intermédiaire (les dirigeants et cadres, dans le public ou le privé), et enfin la classe ouvrière (salariés exécutifs et privés d’emploi). Elles sont explicitées dans Le Jargon et leur prise en compte éclaire l’analyse sociale du cannabis.

Procuration différenciée

Le produit lui-même est un révélateur. Outre la géographie, avec un Nord majoritairement consommateur d’herbe et un Sud de haschich, c’est également la classe sociale qui conditionne ce que l’on fume. Les petits réseaux de production locale et de distribution, qui fournissent de l’herbe, sont l’apanage de passionnés et chercheront à proposer le meilleur produit. Ils s’organisent et bénéficient au sein d’un milieu relativement aisé : bourgeoisie, classe intermédiaire et couches supérieures de la classe ouvrière, car mettre en œuvre une production commerciale dans l’hexagone demande un petit capital à investir et d’être familier de la conduite d’une affaire. Généralement réalisée en intérieur, dans un entrepôt ou un vaste appartement, la culture demande des dizaines de lampes aux halogénures (MH) et à haute pression de sodium (HPS), très puissantes et coûteuses ; des systèmes perfectionnés d’arrosage et d’extraction d’air, pour trouver un équilibre entre humidité et chaleur ; une isolation conséquente, et beaucoup de temps de travail, parfois l’équivalent d’un temps plein, qui n’est pas nécessairement assuré par le propriétaire mais par un employé de circonstance. Une fois les kilos d’herbe produits, la revente se fait dans un réseau restreint, pour ne pas ébruiter l’affaire et parce que les quantités sont limitées, et n’auront pas de mal à trouver preneur.

Si la production est plus grande, elle devient une véritable économie parallèle : elle demande plus de capital et plus de main d’œuvre. En réalité, les grandes productions sont toujours assurées par des milieux mafieux, au déploiement tentaculaire. Plus qu’une production locale, ils organisent depuis le Maroc ou les Pays-Bas un acheminement massif du produit, par cargos et camions, et inondent le marché français d’un produit dont la qualité importe peu. Les réseaux de vente se déclinent dans toutes les grandes villes, dans tous les quartiers populaires ; des dizaines de milliers d’individus, souvent jeunes voire adolescents, deviennent les petites mains d’un trafic gigantesque. Tous cherchent à en tirer le plus grand profit, pour une raison simple : c’est leur principale activité lucrative. Les mafias pullulent dans les zones d’exclusion sociale, dans les ghettos français du 21ème siècle, où se concentrent les millions de privés d’emplois, et où la pauvreté se répercute partout – sur la scolarité, sur les repères culturels, sur les comportements et sur l’horizon de chacun. Ce sont donc les couches inférieures de la classe ouvrière qui font vivre les réseaux mafieux, et ils les font vivre malgré eux : c’est le seul choix qui se propose au final à celui qui veut survivre financièrement et n’est pas disposé à quitter le quartier. Le mauvais shit est ensuite refourgué à tour de bras aux consommateurs de la classe ouvrière.

Bien sûr, des fumeurs peuvent opérer leur propre acheminement depuis les Pays-Bas ; le phénomène des visiteurs réguliers du pays des coffeeshops, hebdomadaires ou mensuels, est réel mais largement marginal. Survenir aux coûts engendrés par le transport, de plus en plus long avec les interdictions dans les contrées limitrophes de la Belgique de vendre du cannabis aux non-résidents, demande d’y mettre les moyens – la pratique est donc réservée aux actifs occupés et aux individus issus d’un milieu aisé. De même, beaucoup cultivent chez eux, dans un placard, de quoi satisfaire leur propre consommation. L’autoculture 23, bien plus massive que l’approvisionnement en Hollande, reste largement minoritaire vis-à-vis des puissants réseaux de distribution et des quantités phénoménales consommées en France. Cette méthode, elle aussi, est réservée à ceux qui en ont les moyens : le souhait d’un produit de qualité, non coupé ou fortement concentré en THC, n’est exaucé qu’à condition de se procurer un matériel conséquent et de consacrer un temps quotidien à sa culture.

Consommations et conséquences

Les différences de classes vis-à-vis de la consommation sont autrement plus graves. L’utilisation du cannabis pour échapper à la réalité, moquée par les défenseurs de la plante comme une vision caricaturale, est bien réelle chez les salariés et privés d’emploi. La fatigue due aux cadences accrues de notre époque, le découragement face à l’exclusion ou au peu de possibilités d’évolution, la désillusion vis-à-vis de l’apport personnel à la société, en raison du caractère superflu de l’organisation de l’entreprise ou de la production elle-même, sont autant de motifs pour lesquels la consommation de cannabis devient un bon moyen d’évacuer le stress et l’épuisement mental. Plus généralement, l’addiction se fait beaucoup plus forte, devenant un piège agglutiné dans la vie quotidienne, au sein des consommateurs réguliers de la classe ouvrière. Plus il se met en place, conforté par les habitudes, plus il devient difficile d’en sortir – beaucoup de fumeurs quotidiens vous diront que l’addiction est presque nulle, et qu’ils pourraient en sortir facilement, mais ceux qui ont l’expérience réelle de la sortie définitive de l’usage savent qu’elle est autrement moins idéaliste et plus violente.

Rares sont les études qui ont été menées sur la question, tant elle importe peu aux yeux des pouvoirs publics. Ce vide universitaire rend d’autant plus intéressante la thèse en santé publique consacrée aux « inégalités sociales dans les usages de drogues en France » 24, menée par Stéphane Legleye – par ailleurs chef du Service des enquêtes et des sondages à l’Institut national des études démographes. A travers un long travail procédé selon des méthodologies minutieuses, elle révèle de grandes distinctions selon la classe sociale et l’usage du cannabis, entre autres produits. « Pour l’expérimentation jusqu’à 1-9 usages par mois, les enfants de tous les milieux sociaux étaient moins consommateurs de cannabis que les enfants des familles les plus aisées, à savoir celles des cadres et professions intellectuelles supérieures  » ; à l’inverse, « pour les usages fréquents (10 usages au moins par an mais moins de 9 dans le mois, jusqu’à 20 et plus dans le mois), c’est l’observation contraire qui a été faite : les enfants des milieux les plus modestes apparaissaient nettement plus souvent consommateurs que les enfants de cadres  ».

Le piège s’abat sur les pauvres

La réalité sociale du « l’usage problématique », c’est-à-dire « la consommation intensive ponctuelle » avec « au moins quatre joints fumés personnellement durant la dernière consommation », est encore plus probante. « Parmi les usagers durant l’année écoulée, plus les jeunes étaient de milieu modeste, plus ils apparaissaient avoir un usage important, qu’il s’agisse d’une consommation ponctuelle intensive ou d’un usage problématique ». Selon la thèse, le « milieu populaire », celui des salariés les plus modestes et des privés d’emploi, « laisse cohabiter deux groupes d’individus hétérogènes du point de vue du rapport au cannabis : d’un côté des jeunes réticents à expérimenter ou bien consommer même épisodiquement, de l’autre des jeunes qui franchissent plus facilement les étapes pour atteindre des usages très fréquents voire problématiques  ». Tous les enfants de la classe ouvrière ne sont donc pas consommateurs ; mais ceux qui le sont deviennent beaucoup plus sujets à l’usage intensif, à l’addiction, et donc exposés aux dangers pour la santé – sur les fonctions cognitives notamment.

Prendre en compte l’authentique réalité sociale du cannabis exige de différencier les rapports entre la « drogue douce » et l’individu, toujours plus brutaux chez les classes et couches sociales les plus exploitées. Nous pouvons mentionner, sans chercher à la traiter en profondeur, la double peine s’exerçant sur les consommateurs des milieux les plus populaires. Non seulement ils ont accès à un produit de moindre qualité, qu’ils consomment plus intensément et dont ils deviennent plus facilement dépendants ; mais en plus, ils s’exposent beaucoup plus à l’appareil répressif de l’Etat, qui se focalise sur eux et appliquent pour eux, beaucoup plus que pour les enfants de la bourgeoisie et des couches supérieures de la classe intermédiaire, une véritable « tolérance zéro ». La politique pénale sur le chanvre, telle qu’elle est définie et appliquée en France, fortifie férocement un ordre social hiérarchique entre les plus riches au pouvoir réel et les masses de dépourvus écrasés sous le rouleau compresseur économique et idéologique du système capitaliste. Les partisans de la légalisation, qu’ils soient issus d’une bourgeoisie appâtée par les gains substantiels de ce marché, ou de la communauté des consommateurs qui veulent « fumer tranquille », font en réalité peu de cas de cet ordre social. La mise en légalité du cannabis, si elle diminuerait la pression de l’Etat sur les consommateurs, renforcerait celle des mafias sur leurs employés. L’augmentation de l’usage fréquent qui en résulterait, selon toutes les projections compte tenu des repères culturels français, propagerait les conséquences désastreuses que le haschich et l’herbe ont sur des milliers de vies en déshérence, abandonnées par le marché légal du travail, trouvant dans la marijuana un réconfort immédiatement profitable et tragiquement éphémère.

Le cannabis est plus que jamais un phénomène de société majeur dans notre pays. Des millions de Français sont familiers du chanvre indien, et des centaines de milliers en consomment quotidiennement. Le fait cannabique demande de l’étudier, et de prendre un recul dont les principaux acteurs du débat national font confortablement l’économie. La marijuana fait beaucoup plus que de s’inscrire dans le contexte des inégalités sociales : elle renforce les antagonismes de classes, permettant aux plus riches une impunité certaine, plongeant les consommateurs et revendeurs de la classe ouvrière dans un piège dont il est toujours plus difficile de sortir. La politique pénale de la « tolérance zéro », défendue par les politiciens, aggrave le phénomène ; mais la légalisation en tant que telle ne résoudra que des aspects artificiels, comme les difficultés de procuration, en renforçant in fine la nocivité sur les sujets les plus modestes. Le développement récent des drogues, qui font l’objet d’une large production artistique légère et amusée, est particulièrement révélateur du système contemporain. Non seulement, les psychotropes de toutes sortes fascinent, mobilisent l’attention pour mieux la détourner des paradoxes majeurs de la société capitaliste ; mais, dans la grande économie de la séduction et du gaspillage telle que décrite par Michel Clouscard 25, les stupéfiants prennent une place de choix. Quelle que soit sa position sur le sujet, la problématique de la marijuana comme des autres drogues doit être accompagnée d’une prise en compte de l’ensemble de sa réalité sociale, et d’une réflexion approfondie sur les méfaits de l’actuel régime économique – et ce, que l’on considère le cannabis comme foncièrement néfaste ou que l’on souhaite, au contraire, permettre à tous une pratique maîtrisée et apaisée de la défonce.

B.D.

Références :

1 : http://www.francetvinfo.fr/sante/drogue-addictions/quatre-graphiques-sur-la-consommation-de-drogues-en-europe_934453.html

2 : http://www.liberation.fr/societe/2012/10/15/cannabis-un-an-de-declarations-contradictoires-au-ps_853331

3 : http://www.parti-socialiste.fr/congres/contribution/thematique/cannabis-le-laxisme-cest-de-ne-rien-changer

4 : http://www.lepoint.fr/politique/vincent-peillon-relance-le-debat-sur-le-cannabis-15-10-2012-1516954_20.php

5 : http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20121017.OBS5958/cannabis-vincent-peillon-aurait-propose-sa-demission.html

6 : https://youtu.be/iK_74xyqt20?t=37m17s

7 : http://www.liberation.fr/politiques/2014/12/21/l-expose-fumeux-de-rama-yade-udi-sur-les-dangers-du-cannabis_1168459

8 : http://www.frontnational.com/2015/04/la-consommation-de-cannabis-explose-le-front-national-ne-veut-pas-dune-jeunesse-camee/

9 : http://www.circ-asso.net/index.php?action=art&id=177

10 : http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/12/19/cannabis-pour-la-legalisation_4543734_3224.html

11 : http://www.lemonde.fr/sante/article/2014/12/19/les-benefices-objectifs-de-la-legalisation-du-cannabis_4543681_1651302.html

12 : https://www.youtube.com/watch?v=Q5iKRf3IPw4

13 : http://www.20minutes.fr/people/1248099-20131111-20131111-miley-cyrus-fume-joint-mtv-awards-amsterdam

14 : https://youtu.be/cd-go0oBF4Y

15 : https://youtu.be/cwP5E15VzRM

16 : https://youtu.be/iIDLVpuDB9s

17 : https://www.youtube.com/watch?v=sDTtshTge78

18 : https://www.youtube.com/watch?v=jd6jxXBzjjw

19 : http://www.dailymotion.com/video/x499it_jay-bob-contre-attaquent-bande-anno_shortfilms

20 : https://www.youtube.com/watch?v=Ehss2GykdJA

21 : http://www.lemonde.fr/sante/article/2012/08/28/une-etude-souligne-les-effets-nefastes-du-cannabis-sur-le-cerveau-des-adolescents_1752093_1651302.html

22 : http://www.livescience.com/48171-marijuana-research-health-effects-review.html (EN)

23 :http://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/p_autoculture.pdf

24 : http://www.ed-sante-publique.u-psud.fr/images/these_pdf/legleye2011.pdf

25 : http://blogs.mediapart.fr/edition/la-revue-du-projet/article/200614/le-capitalisme-selon-michel-clouscard-patrick-coulon