"On se laisse en­fu­mer" (relayé par Cannabis sans Frontière)

Ou : "le point de vue pro-cannabique français passé à la loupe par une étasunienne"

Publié le 09 janvier 2015

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« On se laisse en­fu­mer »

Le 03/12/2014, à Paris pour The Los An­geles Times

Par Sarah Gyé-Jac­quot

En dix-huit ans, vingt-trois de nos états ont au­to­risé l’usage mé­di­cal du can­na­bis. De­puis le 1er jan­vier der­nier, le Co­lo­rado et l’état de Wa­shing­ton per­mettent aux adultes de plus de 21 ans d’ache­ter et de fumer du can­na­bis à des fins ré­créa­tives. Of­fi­ciel­le­ment en France, le pays de Rim­baud et de Ver­laine, fumer un joint peut vous mener droit en pri­son pour un an et vous al­lé­ger de 3 750 euros. Les par­ti­sans fran­çais de la ré­gu­la­tion du can­na­bis cherchent des ex­pli­ca­tions.

«  Ce qui me choque, c’est qu’on ne puisse pas en dis­cu­ter  » dé­clare ti­mi­de­ment Chris­tine Tau­bira, mi­nistre de la Jus­tice fran­çaise, sur le pla­teau de l’émis­sion Le Petit Jour­nal ce lundi.

Ce qui choque Farid Ghe­hioueche, fon­da­teur du parti po­li­tique Can­na­bis sans fron­tières, c’est que « Mme Tau­bira, qui prô­nait la dé­pé­na­li­sa­tion du can­na­bis en 2002 lors de sa cam­pagne pour l’élec­tion pré­si­den­tielle, et qui est main­te­nant Garde des sceaux, ne pro­pose pas d’amen­der ou d’abro­ger l’ar­ticle de loi L.3421-4 ».

Cet ar­ticle du code de la santé pu­blique fran­çaise qua­li­fie de délit pas­sible de cinq ans d’em­pri­son­ne­ment et de 75 000 euros d’amende le fait de pré­sen­ter « sous un jour fa­vo­rable » les sub­stances clas­sées comme stu­pé­fiants, dont le can­na­bis fait par­tie.

Selon Kshoo, co-fon­da­teur de­puis 1991 de l’as­so­cia­tion his­to­rique du Col­lec­tif d’In­for­ma­tion et de Re­cherche Can­na­bique (CIRC), « cette ex­cep­tion fran­çaise a été com­plè­te­ment in­té­grée par les media et pa­ra­site le débat en France : à chaque fois qu’on es­saie de par­ler de façon ra­tion­nelle de la lé­ga­li­sa­tion du can­na­bis, on se laisse en­fu­mer par des contre-ar­gu­ments dé­ma­gos ».

Car en France, si on boit par­fois ses pre­miers verres de vin à table avec ses pa­rents, si on dit des gros mots à la té­lé­vi­sion et si les pré­si­dents ont des maî­tresses, on évite sur­tout de par­ler de can­na­bis. En­core moins pour évo­quer une pos­sible lé­ga­li­sa­tion : « Les po­li­tiques fran­çais n’ont au­cune ju­geote sur le long-terme », ex­plique Kshoo, «  ils ne se concentrent que sur le court-terme - leurs images, leurs car­rières - qui est mo­tivé par la peur et l’ir­ra­tion­nel. Et puis, les par­tis ne pour­raient plus gérer les pro­blèmes des quar­tiers si le can­na­bis leur était en­levé. »

M. Ghe­hioueche donne une autre ex­pli­ca­tion : «  Les po­li­tiques font le gros dos comme s’ils étaient fau­tifs de quelque chose. Je pense que les di­ri­geants so­cia­listes, sur­tout, sont gênés de ne pas avoir eu la pré­sence d’es­prit d’ou­vrir un débat plu­tôt que de conti­nuer dans l’igno­rance ».

Mais que ré­pondent-ils aux Fran­çais qui se dé­clarent à 78% contre la mise en vente libre du can­na­bis en 2013, selon l’Ob­ser­va­toire fran­çais des drogues et des toxi­co­ma­nies ?

Pour Kshoo, « Les Fran­çais sont dés­in­for­més mais ils aiment avoir un avis sur tout  ». Sa so­lu­tion se­rait «  une bonne cam­pagne d’in­for­ma­tion ». Pos­sible.

Dès les an­nées 90, les lob­bies pro-lé­ga­li­sa­tion na­tio­naux rangent leurs pa­no­plies de par­faits pe­tits hip­pies au pla­card, em­bauchent des consul­tants en com­mu­ni­ca­tion stars avec l’ar­gent de gé­né­reux do­na­teurs mil­liar­daires et in­ves­tissent dans des études, des confé­rences et des cam­pagnes édu­ca­tives. Deux ar­gu­ments en par­ti­cu­lier font re­cette : le po­ten­tiel fi­nan­cier im­por­tant d’un mar­ché taxé du can­na­bis et la dé­fense des li­ber­tés in­di­vi­duelles ga­ran­ties par le Pre­mier Amen­de­ment.

Mais notre mo­dèle ne fait pas rêver tout le monde : «  Nous n’ai­mons pas le côté op­por­tu­niste et ca­pi­ta­liste des lois de ré­gu­la­tion amé­ri­caines  », dé­clare Kshoo, « c’est plu­tôt le mo­dèle uru­guayen que nous cher­chons à imi­ter », avec une in­ter­ven­tion li­mi­tée de l’état et des cultures au ni­veau local. « Et puis, au Co­lo­rado, on ne peut fumer que chez soi. Ce que les gens font déjà ici. »

Et si les Fran­çais étaient fi­na­le­ment aussi conser­va­teurs que nos vi­lains pu­ri­tains na­tio­naux ? « Les Fran­çais ne sont pas conser­va­teurs », in­siste Kshoo, « il y a un rejet im­por­tant du monde po­li­tique ici et les membres de la so­ciété les plus pro­gres­sistes sont aussi ceux qui s’ex­priment le moins, contrai­re­ment à la mi­no­rité conser­va­trice fran­çaise  ».

M. Ghe­hioueche aussi fait confiance à ses com­pa­triotes : « Ça va bien­tôt im­pri­mer, mais c’est une ques­tion de temps. Nous avons même les moyens de faire mieux que les États-Unis en terme de dé­ve­lop­pe­ment en France ».