Wikipédia France et le gâteau du chanvre : L’encyclopédie en ligne devait-elle oui ou non publier sous sa marque la recette ?

Lors du récent colloque sur le « dialogue des savoirs » de Crans-Montana organisé par Francis Waldvogel, la directrice de Wikipédia France a soulevé une question centrale : l’encyclopédie en ligne devait-elle oui ou non publier sous sa marque la recette du gâteau de chanvre.

Mercredi 5 novembre 2008

Oui, parce qu’il s’agit d’un savoir-faire existant qui entre à ce titre dans le dictionnaire des connaissances et expériences des sociétés auxquelles tout un chacun devrait avoir accès. Oui parce de nombreuses recettes dudit gâteau sont déjà présentes sur la Toile, plus ou moins farfelues, sous la plume d’inconnus incontrôlés ou incontrôlables. Permettre la comparaison avec une recette wikifiée est donc un service au public.

Non, parce que le chanvre est illégal dans bon nombre de pays et ses divers usages n’ont pas à être médiatisés.

Il y a toujours une troisième voie dans ce genre de situation, un « oui mais » : la recette est publiée quoique munie de tous les avertissements nécessaires, « le gâteau de chanvre tue » ou autre formule similaire. C’est très WikiAttitude : tu es libre mais je t’aurai prévenu.

Wikipédia France a opté pour la publication, faisant suite à toutes les informations que l’encyclopédie fournit déjà sur le cannabis, le haschich, le THC, etc. Le gâteau de chanvre, « space cake » pour les habitués, est présenté sobrement, accompagné d’une photo prise légalement à Amsterdam. Son ingrédient principal, le beurre de Marrakech, est lui-même décrit sur une autre page, mais avec un avertissement : « Cet article ne cite pas suffisamment ses sources... Son contenu est donc sujet à caution. » Un lien renvoie toutefois à Wikibooks où la même recette du beurre de Marrakech est traitée avec une assurance égale à celle de l’article sur la Tour Eiffel.

En revanche, l’article sur le Green Dragon, boisson alcoolisée au cannabis, contient une alerte supplémentaire : « La pertinence du contenu de cet article est remise en cause. Considérez-le avec précaution ».

Là, entre en scène le peuple de la WikiSphère, WikiGnomes et WikiFées : « Heu, c’est légal de promouvoir des substances prohibées » ? demande l’un. « L’article est pertinent, commente l’autre, mais il fait trop recette de cuisine et donc promotion, ce qui risque de le faire supprimer... En étant plus objectif et scientifique, ça serait intéressant. » Les WikiTrolls pour l’instant se taisent, c’est louche.

On se réjouit de savoir que l’existence de l’internet libère les sociétés fermées du poids de la censure et de la contrainte idéologique. Mais dans les sociétés ouvertes, l’élargissement infini du domaine du pouvoir savoir ébranle l’autorité de l’Etat comme représentant de l’intérêt général et gardien du droit. La logique de la communication illimitée qui est celle de la Toile peut heurter la logique de restriction que s’imposent les nations, démocratiquement si pas toujours sagement.

Le rapport entre liberté et interdit est collectif. La wikification le privatise. Le jour où vous apprendrez que Wikipédia pense mettre en ligne le mode de fabrication de la bombe atomique, vous m’appelez : wikikuntz chez letemps.ch. J’en touche un mot à Obama pour savoir si c’est son moyen secret d’éviter la guerre avec l’Iran.

Joëlle Kuntz