La production d’opium a augmenté de 64% en 2004, cette culture et son trafic représente environ 60% du PIB du pays et un tiers de la population en dépend pour survivre. L’Europe va injecter 10 millions d’euros pour rénover l’agriculture et développer une réduction des risques pour les nombreux usagers locaux. Les USA veulent investir 780 millions de dollars pour mener une campagne d’éradication. Guerre, drogue et terrorisme, les Afghans sont pris dans une spirale destructrice pire qu’en Colombie. Une catastrophe humanitaire, sociale et écologique s’abat sur un pays ravagé par 25 ans de guerres et menace le monde. Il en fut question durant le Symposium de Paris du Conseil de Senlis.

D’après le docteur Zafar, drugs czar afghan, "Les trois principales régions de production échappent au contrôle occidental. Kaboul compte plus de 60.000 toxicomanes, le pays au moins 500.000 pour 25 millions d’habitants".Toute la région est inondée. On compte 2,3% de toxicomanes sous différentes formes au Kirghizstan. Jusqu’à 60% d’usagers d’opium dans certains districts de l’Asie médiane. Ces régions sont en crise, 40% des accros sont des réfugiés ou des déplacés, il souffre de troubles post traumatique, de stress incontrôlable et subissent la misère et le chômage. Les opiacés sont beaucoup plus accessibles et bon marché que les anti dépresseurs et même le haschich, pourtant produit traditionnel de ces contrées, se fait parfois rare.

D’autre part, la culture du pavot reste une des seules possibles dans ce pays aride. Depuis trois ans, la sécheresse rend difficile la culture céréalière d’autant que la guerre a détruit plus de 50% du réseau de canalisation et d’irrigation qui permettait à l’Afghanistan d’assurer son autosuffisance alimentaire en1975, avant les premiers troubles. L’opium se négocie 180 euros le kilo sur le marché de Kaboul, Quatre à cinq kilos offrent la base de subsistance pour une famille de paysan. Les trafiquants locaux font deux à trois fois la culbute jusqu’au raffineur qui lui-même double. Cet argent irrigue l’économie du pays, y compris à travers la corruption. Ces milliers de tonnes d’opium deviendront des tonnes d’héroïne qui finit un jour en doses dans nos rues, d’abord à l’Est, bientôt partout.

L’Europe investit surtout dans l’humanitaire pour ne pas fâcher le grand chef américain. Les dix millions permettront d’améliorer un peu la condition des usagers, essentiellement à Kaboul et dans les camps de réfugiés sous contrôle. C’est une obole symbolique pour entamer la reconstruction du système agricole.

L’Amérique veut pratiquer comme en Colombie. On achète des avions pulvérisateur, des hélicos et pleins d’armes pour les protéger, des pesticides violents et autres saloperies chimiques... on envoie les boys balancer ça sur les paysans afghans, on fait des raids sur les laboratoires et dans cinq ans, il n’y a plus d’opium. Comme il n’y a plus de coke en Colombie, c’est bien connu. "En 25 ans, Les USA ont investit 25 milliards de dollars dans la guerre à la drogue en Amérique Latine", constate Laurie Freeman, du bureau de Washington d’observation de l’Amérique Latine, "pourtant l’usage de coke et des autres drogues en provenance de ces pays restent très important". Et les populations subissent les exactions des bataillons de la mort, les autres cultures sont aussi éradiquées ou empoisonnés et c’est tout l’écosystème de la région qui est maintenant menacé pour aucun résultat.

D’après le professeur Francesco Thoumi, un économiste colombien, la cocaïne ne représente que 2,5% du PIB de la Colombie contre 60% pour l’opium en Afghanistan. "Il est peut-être possible d’éliminer les talibans" affirme-t-il "mais malheureusement on ne pourra pas éliminer le marché illicite de drogue aussi facilement". Le président Hamid Karzaï a présenté une protestation aux autorités américaines et anglaises au sujet des "mystérieux avions" qui ont dissipé des désherbants chimiques sur les champs de pavot. Karzaï a déclaré qu’il était contre l’usage des éradications, dans la mesure où cette tactique met en danger villages, cultures et bétail.

Le Conseil de Senlis propose que l’ONU supervise l’achat de l’opium, sa transformation en morphine médicale et sa distribution dans les pays en déficit d’anti-douleur et aussi de diminuer les quotas de production de morphine attribués à la France ou à l’Australie afin d’intégrer ce surplus.

Lors du débat, j’ai suggéré que cet opium pourrait servir à la substitution injectable pour les usagers qui refusent ou ne sont pas satisfait des formes actuelles méthadone et Subutex, notamment les injecteurs invétérés. Une extension de tous les soins palliatifs à base de morphine absorberait une grosse part de la production.

Mais surtout, j’ai demandé au Docteur Zafar d’étudier tous les avantages du chanvre qui poussent avec peu d’eau et offre bien plus de possibilités que le traditionnel haschich. Pour appuyer ma démonstration, je lui ai offert le DVD de Chanvre-Info où il pourra découvrir toutes les applications utiles pour son pays. Reconstruction, huile alimentaire et carburant, tofu et protéines, potentiel thérapeutique... Il m’a promis d’étudier cette option. Dure à envisager sous protectorat américain mais l’armée US ne contrôle finalement pas grand-chose.

Laurent Appel