A la fin du siècle dernier, je pensais, comme de nombreux observateurs, que les sociétés occidentales devenaient enfin raisonnables en matière de chanvre. Les applications agro-industrielles se développaient à nouveau, ses vertus thérapeutiques étaient reconnues par le monde scientifique et de nombreux pays cherchaient à réguler sa consommation récréative. Pendant cinq ans, les forcenés de la prohibition ont menées une féroce bataille d’arrière-garde. A grands coups d’arguments démagogiques, ces apôtres de l’ascétisme sont en train de reconquérir l’opinion et surtout les média et les décideurs. Ils ont largement profité d’un relâchement de la paranoïa des consommateurs qui sont devenus beaucoup plus visible. Trop visible ? Face à ce retour au triste temps de Reefer Madness, les cannabinophiles doivent, autant que possible, adapter leur comportement. Sans pour autant renoncer à réclamer une régulation du marché qui clarifierait les droits et les devoirs de chacun.
Le cannabis n’est pas accepté comme les drogues légales
Les fumeurs de joints comparent souvent leur usage à celui de l’alcool qui grise, du tabac qui se fume ou des médocs qui apaisent et souhaitent jouir des mêmes possibilités. Ces trois usages légaux produisent des conséquences sanitaires et sociales bien plus néfastes que celles du cannabis. Il semble pourtant que les décennies de diabolisation du chanvre et la tendance générale à l’hygiénisme rendent impossible l’assimilation avec ces pratiques elles-mêmes restreintes. Au signal des média, l’opinion s’indigne des enfants qui boivent, qui fume du tabac et gobent des cachets comme des bonbons. Les autorités promettent un renforcement des contrôles qui n’intervient d’ailleurs jamais et l’affaire est close pour deux ans. Le psychodrame autour du cannabis qui ravagerait la jeunesse est quasi-permanent. Il occulte totalement le désir légitime de millions d’usagers majeurs et intégrés à sortir de la clandestinité et l’acceptation du cannabis dans de larges parties de la société.
Fumer dehors n’est pas toujours un choix
De part cette intégration de la consommation, il devient plus facile, surtout pour les jeunes car les anciens restent prudent, d’avouer son usage lors des enquêtes, d’où une augmentation factice des statistiques. D’autre part, de nombreux pays ont renoncé, dans les textes ou dans les faits, à la pénalisation des consommateurs, d’où un risque moindre à afficher sa consommation en public. Enfin, le cannabis reste un tabou dans l’univers familial et peu de lieux fermés tolèrent sa consommation. Les jeunes et les précaires n’ont souvent pas d’autre endroit que la rue pour consommer.
Réguler pour mieux prévenir
Le discours ambiant plus tolérant a peut-être contribué à l’émergence d’une consommation affichée. Certains pratiquent ainsi par militantisme pour forcer le débat, d’autres par provocation ou sans réfléchir, la plupart par envie de liberté, pour profiter de l’instant et du lieu. Aucun ne le fait par prosélytisme ou pour répandre un mauvais exemple dans la jeunesse, peu en ont conscience. C’est l’absence de régulation du marché qui facilite l’accès des plus jeunes au cannabis et le manque crucial d’une culture du bon usage du chanvre et plus généralement des psychotropes qui entraîne trop d’abus. De nombreux gouvernements semblaient avoir pris conscience de cette problématique et vouloir agir dans un sens constructif.
Le Swiss paradox
La Suisse était alors en pointe dans cette évolution. Le Conseil Fédéral, alors approuvé par les deux chambres, avait pris l’engagement de réglementer la production, la distribution et la consommation à l’horizon 2004. Les media avait relayés l’information, l’opinion publique nationale et internationale ne semblait pas hostile, de nombreuses études avaient été menées. L’avenir semblait dégagé et pourtant... Nous sommes en 2005, la loi n’a pas changée mais son interprétation devient chaque jour plus restrictive. De nombreux cantons prennent des mesures de tolérance zéro, les chanvriers, les magasins et les consommateurs subissent la répression, même les vaches n’ont plus le droit au chanvre.
Promesse bafouée, confiance perdue
Le peuple de l’herbe ne comprend plus rien, il est puni pour ne pas avoir respecté des règles qui n’ont jamais été promulguées. Il a cru à la promesse des plus hautes autorités du pays, Madame Dreyfus était alors Présidente de la Confédération, les commissions et les votes favorables se multipliaient, il n’ y avait pas de raison de douter. Beaucoup ont anticipé ce changement de statut, sans vraiment connaître les futures règles, et se retrouve à la case départ, en passant parfois par la case prison et en devant payer 20’000 francs. Un sentiment de dégoût et parfois de haine de la politique et des autorités gagne une population déjà bien désillusionnée. Ce n’est pas avec cette politique de la girouette que le peuple retrouvera la confiance. Les adultes perdent en crédibilité, les thérapeutes en efficacité, la société en honnêteté.
Rester objectif
Certes des abus et des situations critiques existent, certes certains chanvriers n’ont pas respectés les règles, certes la jeunesse fume trop en public mais il n’y a pas le feu au lac. Les études et les rapports récents font l’objet d’une étude partiale et d’une présentation tendancieuse. On oublie la cohorte d’études favorables à une régulation. Celui de l’OEDT, qui a déclenché la récente hystérie sécuritaire, peut très bien s’interpréter autrement, je l’ai démontré. Pénaliser la grande majorité ne résoudra pas ces problèmes et cela va en générer d’autres. Beaucoup de gens vivent grassement sur le dos de la prohibition et plus largement sur la peur, la frustration et l’obscurantisme. Il est plus spectaculaire d’exposer un junkie de quinze ans que dix usagers intégrés de trente ans. Les gros efforts de représentativités et de crédibilité du monde du chanvre ne suffisent pas à contrer cette propagande. Elle s’amplifie sans rien proposer de pragmatique et efficace, juste pour continuer cette guerre civile immorale et inutile. Le peuple de l’herbe en a marre d’être trompé sans cesse et de servir la cause des ennemis de la liberté.
Renforcer la prévention et continuer le combat
Malgré les affirmations mensongères du récent rapport annuel de l’Organe International de Contrôle des Stupéfiants (OICS), les anti-prohibitionnistes n’ont jamais affirmé que cette plante soit anodine et sans danger. Les brochures et les documents de prévention éditées par nos soins sont très nombreux, y compris sur ce site. Ils n’ont jamais poussé à la consommation comme le font les alcooliers ou les fabricants de cigarettes dans une multitude d’évènements et par la publicité à haute dose. Les défenseurs du chanvre cherchent à trouver un modus vivendi entre les millions d’usagers et une société qui les repoussent et des profiteurs qui les exploitent. Il est absurde de leur imputer l’augmentation de la consommation. Marché noir ou marché gris mais jamais marché réglementé, nos propositions n’ont pas pu s’appliquer pourtant beaucoup affirme sans preuve qu’elles sont dangereuses. Ne laissons plus ces tartufes pourrir le débat, reprenons l’offensive, blindé par cet échec nous devons retourner l’opinion et faire pression sur les décideurs pour qu’enfin ils appliquent une politique raisonnable en matière de chanvre. L’initiative Pro-chanvre a encore besoin de signatures et de soutien pour qu’enfin le peuple puisse s’exprimer.