2003/01/24 - Le Matin

ÉDITO
Nous ne sommes pas des héros, hein ? Et ce qui était bon pour nous ne l’est plus forcément pour nos enfants. Aujourd’hui, bien des parents se retrouvent désemparés lorsque leur fille ou leur fils annonce fièrement avoir fumé son premier joint. Comment réagir ? Comment expliquer, après un cognac et un bon cigare, que boire et fumer nuit gravement à la santé ?

Le débat sur la dépénalisation du cannabis est relancé ; la semaine prochaine, la Commission du National examinera le projet de révision de la loi sur les stupéfiants. Avant-hier, l’association faîtière des enseignants critiquait vertement le projet de dépénalisation. Notre confrère Le Temps relatait pour sa part le triste état de certains apprentis le matin en classe et le projet de prévention du Centre professionnel du Littoral à Neuchâtel.

Le débat nous éclate à la figure, car les parents d’aujourd’hui sont précisément ceux qui fumaient joyeusement des joints dans les boums des années 1975, en écoutant "Angie" ou "ACDC". La plupart en sont sortis indemnes. Alors quoi ? Comme le plaidaient les Grecs, tout est question de mesure. Et la mesure se jauge au caractère. Les faibles iront toujours trop loin et cultiveront l’abus. Les forts boiront un verre ou fumeront un pétard, avant de faire du sport le lendemain. Aucune loi bonne ou mauvaise n’y changera jamais rien.

Le devoir des parents est d’élargir au maximum l’horizon de leurs enfants. De leur expliquer le plaisir de boire un bon vin, sans en déguiller quinze bouteilles le soir suivant. De leur prouver que la marche en montagne ne procure pas que des cloques, mais ouvre l’esprit. Bref, de ne jamais démissionner, sous peine de voir leurs enfants prendre le mauvais chemin. C’est parfois lourd, mais indispensable.

Les enfants fument, les adultes flippent

De plus en plus répandue chez les ados, la consommation de chanvre inquiète sérieusement les enseignants, qui montent aux barricades contre le projet de dépénalisation. Comment les parents, eux, doivent-ils réagir ? L’avis d’un psy.

Ils ont une quinzaine d’années, parfois tout juste 12 ans, et sont toujours plus nombreux à trouver refuge derrière des volutes de marijuana. Démotivés, ingérables, incompris, les ados qui consomment régulièrement du cannabis donnent des migraines aux enseignants, qui crient leur impuissance et craignent par-dessus tout une libéralisation des drogues douces. Mais ils ne sont pas les seuls dans le désarroi. Quels conseils donner aux parents lorsqu’ils découvrent que leurs enfants fument du haschich ? Le Dr Nicolas Liengme, médecin de l’adolescence au Service médico-pédagogique de Genève, livre quelques pistes.

-  La découverte que son enfant fume du cannabis est souvent vécue comme un drame par les parents. Que leur dites-vous ?
-  Il ne faut pas peindre le diable sur la muraille, mais avant tout juger de la gravité de la situation. Le danger du passage à la dépendance s’installe lorsqu’il y a abus. Quand l’adolescent utilise le cannabis pour diminuer une angoisse, le soir pour s’endormir ou le matin pour se sentir mieux, on n’est plus dans une consommation festive, le vendredi soir entre amis. C’est là qu’il faut s’en préoccuper. Mais surtout ne pas bannir à tout prix le haschisch, sans quoi on n’a aucune chance de faire passer un message préventif.

-  Quels sont les signes qui doivent alerter les parents ?
-  Il faut être attentif aux situations de rupture. Que ce soit au niveau de l’intelligence (confusion, incohérence), sur le plan communautaire (isolement par rapport aux amis), dans le cadre de la formation (échec scolaire) ou de la famille (agressivité démesurée, fugue, mutisme). Une "fumette" abusive ne survient jamais seulement pour imiter un copain, mais résulte de nombreux autres facteurs.

-  Comment réagir alors ?
-  Dans ces cas-là, ce n’est pas toujours facile pour les parents de comprendre leur enfant et il vaut mieux, parfois, faire appel à un tiers, à une association ou à un psychothérapeute. Il n’y a vraiment pas de recette miracle, mais quelques lignes de conduite à suivre. Tenez le coup quand votre enfant vous agresse verbalement, car cette violence est nécessaire à la naissance d’une nouvelle relation. Aimez-le avec autorité, car il est important d’avoir une position claire face à un adolescent. Ne culpabilisez pas si vous lui imposez des limites, elles vont l’aider à forger son identité. Restez ouvert au dialogue, avec autorité !

"Ils dorment pendant les cours"
"Nous sommes dépassés face au nombre d’élèves qui consomment du cannabis", reconnaît Marie-Claire Tabin. Pour la présidente de l’Association syndicale et pédagogique des enseignants de Suisse romande, les professeurs ne sont pas formés pour gérer ces cas.

"Certains élèves ont déjà fumé un ou deux joints le matin dans le train et ne sont pas aptes à suivre les cours. Ils dorment d’un bout à l’autre de la matinée, sans parler du danger lorsqu’ils travaillent sur des machines lourdes", note Miora Novac, doyenne de la division technique et membre du groupe santé du Centre professionnel du Littoral neuchâtelois (CPLN).

Pionnier, le CPLN a décidé, l’an dernier, de prendre ce problème à bras-le-corps. Depuis janvier, l’établissement s’est lancé dans une vaste campagne de prévention. Par le biais d’exposés et de discussions, enseignants, parents et élèves de première année sont informés de manière ciblée par des professionnels de la santé, entre autres.

Pour Miora Novac, il est essentiel de tordre le cou aux idées reçues, souvent erronées, que se font les ados sur le cannabis : "Ils n’ont pas conscience qu’il peut y avoir un danger. Pour eux, c’est un produit "bio", moins nocif que la cigarette !"

D’autres établissements préfèrent miser sur la sanction. "Si des jeunes fument des joints pendant leur temps libre, cela ne nous regarde pas, note Jean-Marc Chevalier, directeur adjoint de l’école professionnelle EPSIC, à Lausanne. Mais ici, à l’école, c’est un lieu de travail. La consommation, que ce soit de cannabis ou d’alcool, y est strictement interdite. Notre message se veut très clair. Si un élève est attrapé en flagrant délit, il est automatiquement dénoncé à son maître d’apprentissage."

"Je fume pour me relaxer"

Tibor, 19 ans : "Avant, je fumais avant les cours. J’ai commencé à 14 ans et c’est devenu une habitude. J’ai arrêté, car j’avais de la peine à me concentrer et j’étais mal à l’aise par rapport aux profs. Ils devaient se rendre compte que j’étais cassé, mais ils disaient rien. Maintenant, je ne fume plus que le soir pour me relaxer après une journée stressante. La dépénalisation du cannabis ? Je ne sais pas trop. Je ne crois pas que ça va changer grand-chose."

Stéphane, 18 ans : "Je fume des fois avant l’école. Ça m’arrive quand je suis stressé par des matières où je patauge. Ça me calme. Je prends aussi du cannabis le matin, quand j’ai peu dormi, pour être en forme aux cours. C’est mieux que le café, qui excite trop. La police est trop stricte. Je pense qu’il faudrait laisser tranquilles les gens qui savent gérer leur consommation. Pourquoi ne pas créer un espace fumeurs de joints dans les écoles ?"

Fabien, 19 ans : "Les joints, c’est comme le ballon de rouge. C’est un moment de détente entre amis. Mais c’est normal que ce soit interdit à l’école. Le cannabis, ça distrait. On se retrouve un peu ailleurs. Et c’est pas le meilleur moyen pour préparer un examen."